- René Merle - Nîmes et la langue d’Oc - Les élites nîmoises devant le problème linguistique (français et langue d’Oc) de la pré-Révolution aux débuts de la Monarchie de Juillet

dimanche 17 février 2008.
 

René Merle

Les élites nîmoises devant le problème linguistique (français et langue d’oc) de la pré-Révolution aux débuts de la Monarchie de Juillet

Conférence donnée à la Société d’histoire moderne et contemporaine de Nîmes et du Gard, le 19 octobre 1991.

Merci pour votre invitation. Elle me permet d’aborder un sujet qui sans être inconnu, loin de là, peut encore interroger : les “élites” nîmoises devant le problème linguistique, c’est à dire devant le bilinguisme français-occitan. Et ce, des années 1750-1760 jusqu’aux débuts de la très bourgeoise Monarchie de Juillet, en passant par la grande secousse révolutionnaire, la remise en ordre impériale, les tumultes du retour des Bourbons. Soit quelque quatre-vingts années, le passage de trois ou quatre générations d’adultes, la vie d’un homme. Quatre-vingts années pendant lesquelles la représentation de Nîmes dans l’imaginaire national a souvent joué dans la dramatisation.

N’attendez pas de mon propos des révélations, mais peut-être une mise en relation d’attitudes que le cloisonnement des études a parfois eu tendance à traiter de façon séparée. La pluridisciplinarité est nécessaire. En témoigne l’heureuse rencontre d’un des historiens de la cité, Raymond Huard, et de Claire Torreilles, qui poursuit une fructueuse recherche sur la littérature occitane de votre région, autour de votre compatriote Encontre, acteur et victime de l’histoire, auteur occitan puis français, dans les années 1840.

Dans le domaine que nous abordons, l’itinéraire de chacun des intervenants cités mérite approfondissement. J’espère donc que mon propos, nécessairement incomplet, vous y incitera. Cette recherche n’est pas quête patrimoniale érudite, abandonnée à quelques spécialistes. Je suis de ceux qui pensent qu’une culture occitane vivante et lucide ne peut faire l’économie de la connaissance de ses origines.

La période que nous considérons est une charnière importante dans l’évolution du problème linguistique méridional.

Pour présenter les choses de façon bien schématique, c’est la période où se réalise le grand fantasme linguistique des classes supérieures du Midi : depuis la fin du Moyen-Âge en effet, sur une longue plage de temps où le français, langue du pouvoir et de la culture, supplante le latin et occupe tout le champ de l’écriture, le fantasme de ces classes supérieures est d’avoir atteint la francitude accomplie. Et ce grâce à la pratique de l’écrit. On n’écrit que français. L’occitan ne s’écrit pas, sauf exceptions rarissimes. Cependant, on a beau proclamer que désormais l’occitan est langue abandonnée au peuple, sa prégnance demeure dans l’oralité. La francisation des élites, réalisée dès le 16e siècle en ce qui concerne la maîtrise de la langue écrite, semble loin d’être réalisée en ce qui concerne la parole. Au 17e siècle, et loin encore dans le 18e siècle, la situation la plus générale est pour ces “élites” une oralité française sous-tendue, imprégnée par l’idiome natal qui demeure la langue de la quotidienneté, de la spontanéité, “langue du déshabillé” comme disent à la fin du 18e siècle de bons observateurs : le Montpelliérain De Belleval, l’Alésien Boissier de Sauvages.

Avant 1789, les “élites” n’œuvrent guère pour la francisation des classes inférieures : que le peuple reste à sa place, donc dans sa langue péjorée. Et naturellement, du côté du peuple, la tentation est grande alors d’aller vers la langue des "Moussus", par imitation, par désir d’intégration et d’ascension sociale.

Or, à partir de la mutation révolutionnaire, cette situation connaît deux changements décisifs :

-  Plus ou moins langue de tous jusqu’alors, (même si les élites feignaient de ne plus la connaître), la langue d’oc devient de fait dans l’oralité la langue du seul peuple. Les élites ne la parlent plus. Cette réduction d’usage réalise effectivement le statut fantasmé d’avant 1789 d’une société diglossique de classe : la "Bonne Société" parle français, le peuple parle occitan. Les élites se dégagent vraiment de leur situation de bilinguisme. Ceux des lettrés qui gardent fidélité à l’idiome natal le feront désormais par choix et par plaisir, non par pesanteur familiale ou régionale.

-  Mais, second changement décisif, désormais les rapports de domination sociale commencent à passer aussi par une entreprise d’acculturation au français des classes inférieures, classes dangereuses.

Ce n’est que plus tard, passé 1840, quand un consensus social pratiquement unanime aura ainsi scellé le sort de l’occitan parlé, que naîtra l’entreprise de salvation de la langue d’oc par la réhabilitation littéraire. Pré-Félibrige des années 1840, qui s’organise entre Montpellier et Marseille. Félibrige mistralien à partir de 1854, centré sur le proche pays rhodanien.

Varois, et en aucune façon Nîmois de souche (je vous dois ces précisions en ces temps où la filiation chromosomique semble retrouver quelque importance), “étranger” donc, au sens méridional, en quoi ai-je quelque compétence pour traiter de cette question ? Mon travail d’historien et de sociolinguiste sur l’écriture de l’idiome natal dans le grand Sud-Est français m’amène tout naturellement à traiter de Nîmes, d’autant que ce travail s’est prolongé par des études sur la Suisse romande et particulièrement les cités protestantes de Genève, de Lausanne, que tant d’échanges, vous le savez, ont relié à Nîmes.

Cf. - René Merle - "Une naissance suspendue", L’écriture des Patois (francoprovençal) - Suisse romande. Fin XVIIIe, début XIXe. Introduction. Sommaire et références articles publiés, - René Merle - Patois (francoprovençal) - Genève, fin XVIIIe, début XIXe. Les publications “patoises” dans les révolutions de Genève : une originalité historique au temps des Lumières.

Dans l’essor économique et culturel des années 1750-1780, dans les années tumultueuses de la Révolution et des débuts de la Restauration, dans les périodes de stabilisation de l’Empire ou de la monarchie de Juillet, comment les “élites” de Nîmes ont elles ignoré, nié, ou pris en compte, voire utilisé les données de ce bilinguisme inégal français - occitan ?

Comment les clivages sociaux, politiques, religieux, si caractéristiques de la cité, ont-ils utilisé, directement ou pas, cette situation diglossique ?

Quels types d’intervention rencontre-t-on avant les tentatives littéraires du pré-Félibrige des années 1840, puis du Félibrige, qui font entrer le statut du “patois” dans une autre période ?

Ne suffirait-il pas de placer les interventions nîmoises, en exemples plus ou moins pertinents, dans la grille générale de lecture de la culture d’oc ? C’est un peu jusqu’à présent la démarche des histoires de la littérature d’oc.

Cependant, si en ce domaine Nîmes offre naturellement bien des ressemblances avec les villes du Sud-Est occitan, elle présente aussi des différences suffisamment importantes pour mériter l’attention. Certes il n’existe pas de rapport "mécaniste" entre les spécificités socioculturelles et religieuses de la cité et ses spécificités linguistiques. Cependant des liens existent, ils sont encore plus nets si on étudie la totalité des usages linguistiques, et pas seulement les productions “littéraires”.

Avant 1750

Rappelons le dualisme linguistique initial de la cité, au 16e siècle, à l’aube des temps modernes.

-  Une cité riche de son terroir, dont la religion catholique honore les fruits, une cité peuplée partiellement de ruraux, une cité gorgée donc de sève dialectale, au ras des gestes immémoriaux du travail et de la fête.

-  Une cité où la pénétration du protestantisme qui va de pair avec l’affirmation de l’institution scolaire, donc du français, et gagne, depuis les élites dominantes, juridiques et bougeoises, une partie de la population urbaine.

Ce sont ces élites qui demandent, à l’occasion des Etats Généraux de 1561, que l’on adopte “une liturgie en langue à tous intelligible”. On n’est pas ici en Béarn où l’occitan est langue du pouvoir et de la nouvelle religion. L’élite protestante nîmoise participe d’un respect complet de la langue du pouvoir politique français et de la culture moderne. Et ce également dans ses ambitions missionnaires en direction du Midi occitanophone. Les “Provinces Unies du Midi” seront parfaitement françaises de ce point de vue. Le “peuple” nîmois réformé respecte doublement cette dominance du français : au respect sociologique devant le français des élites, qu’il partage avec le peuple de Marseille, Avignon, etc, s’ajoute le respect du choix religieux. Pour autant, ce “peuple”, on s’en doute, n’abandonne pas son occitanophonie quotidienne, qui lui fournit matière à interpellations voire injures : dans les luttes municipales du début 17e, la masse huguenote des artisans, plus radicale que les élites modérées, qualifie ces notables municipaux d’escambarlats (qui ont un pied dans chaque camp).

On peut penser que cette suprématie du français, suprématie de prestige sociologique confirmée d’adhésion religieuse, est à la racine du blocage nîmois en matière d’écriture occitane. Les autres cités méridionales connaissent la même dichotomie linguistique, la même francitude des élites, la même occitanophonie populaire. Mais cette francitude des élites, rangées définitivement du “bon côté”, français, de la barrière linguistique, les autorise à l’occasion à apprécier le naturel et la naïveté de "l’idiome natal", et pourquoi pas de l’écrire. Ainsi à Marseille, Aix, Avignon, Montpellier... Rien de tel à Nîmes semble-t-il. Pourquoi troubler d’occurences patoisantes une liberté religieuse pétrie de francitude, d’autant que la nouvelle bourgeoisie de la soie est pleinement satisfaite de la politique économique française. C’est bien le protectionnisme de Colbert qui ruinera l’étrangère concurrente voisine, Avignon.

La Révocation va casser les élites intellectuelles qui assuraient le consensus idéologique nîmois. Une des parades sera, en cette dure fin du 17e, la création de l’Académie de Nîmes, affiliée à l’Académie française. Sa fonction était clairement proclamée. “Répandre et perfectionner l’usage de la langue française dans la province, étudier les antiquités qui y abondent”. Exaltation de la francitude, nostalgie de l’unité perdue et de la gloire passées. En fait, on le sait, cette assemblée quelque peu somnolente entérinera le sens même de l’évolution des données socio-culturelles de la cité.

Les années 1750 - 1780

La longue plage pré-révolutionnaire va quelque peu modifier cette situation.

L’Académie renaît en 1752, dans un climat de fierté citadine. L’exaltation du passé glorieux (pensons à l’histoire que donne alors le conseiller Ménard) soutient le développement économique et urbanistique. La ville qui déborde de ses remparts, redécouvre ses vestiges, prépare la restauration des Arènes, etc, se soucie naturellement moins du Moyen-Âge que de l’Antiquité, en dépit de la gloire retrouvée des Troubadours. Quand il se manifeste, l’intérêt pour les Troubadours est un alibi (je me permets sur ce point de vous renvoyer à ma thèse).

Cf. - René Merle - Thèse : "L’écriture du provençal de 1775 à 1840", rapport du jury, presse

Tout au plus essaie-t-on de rehausser la fierté citadine en faisant de la région nîmoise le centre de la vraie langue d’oc de jadis. Vincens,Trélis, participeront de cette vision idéologique assez commune : Nîmes, centre mythique de l’Occitanie médiévale troubadouresque.

L’Académie témoigne du poids accru des négociants, qui imprègnent la conception classique de la culture d’un intérêt nouveau pour les activités industrielles de l’homme créateur : Vincens donne ainsi son Ode à l’industrie. Par là, au plan de la création, Nîmes se distancie des abondantes Géorgiques et autres Bucoliques proposées par les lettrés méridionaux. L’écriture d’oc, comme l’écriture francoprovençale de Suisse, s’engouffre alors dans cette trouée virgilienne : du Rouergat Peyrot au Suisse (fribourgeois) Python, tous deux catholiques et ruraux. L’occitan apparaît ainsi comme adéquat à l’exaltation des travaux agricoles où l’homme est soumis à la nature, le français comme porteur plus encore d’humanisme créateur.

En 1756 paraît à Nîmes le Dictionnaire languedocien-françois de l’abbé de Sauvages : ce dictionnaire d’un parler d’oc est donc une première. On n’a pas cela, ou pas vraiment cela, ailleurs. En Provence, il faut en fait attendre 1785.

Cet ouvrage vaut à la fois pour la description qu’il donne du parler régional ou provincial, par son traitement en langue plus qu’en patois, et pour la perception et la valorisation de l’ensemble d’oc, qui dépasse largement le Languedoc.

Mais paradoxalement, Nîmes, le lieu de la parution du dictionnaire est aussi le lieu de la distance prise avec cette entreprise novatrice. À la limite, Sauvages aura plus de reconnaissance officielle à l’académie de Montpellier. Les élites nîmoises semblent se défausser de l’entreprise de Sauvages : le travail de Sauvages est celui d’un solitaire, excentré par rapport à l’académie, et Sauvages l’Alésien, fier de ses racines cévenoles, apparaît plus comme un voyageur, un Méridional de Paris, que comme un “vrai” Nîmois.

Et pourtant la fonction proclamée de ce dictionnaire ne pouvait pourtant a priori que convenir à ces élites nîmoises œuvrant pour la francisation. Le sous-titre de l’ouvrage en témoigne : “Contenant un recueil des principales fautes que commettent, dans la diction & dans la prononciation française, les Habitans des provinces méridionales, connues autrefois sous la dénomination générale de la Langue-d’Oc”. Il s’agissait d’amener les gens à mieux parler français, à mieux choisir leurs mots, à mieux les prononcer, à ne pas laisser leur français se contaminer par le décalque du patois quotidien.

Sauvages a-t-il vexé en montrant que ces corrections du langage sont encore tout à fait nécessaire pour les gens de la bonne société nîmoise, qui se piquent d’une francitude absolue déjà réalisée ? Et n’a-t-il pas choqué en refusant de dévaloriser cette langue qu’il faut pourtant abandonner, il en convient ? N’a-t-il pas gêné en faisant œuvre patriotique “occitane”, en exaltant dans sa préface le patriotisme linguistique méridional, alors que pour les “élites” nîmoises ce “patois” n’est pas digne d’intérêt ?

Significativement, ces “élites” ne manifesteront vraiment d’intérêt pour le dictionnaire qu’en retombée des critiques nationales de l’ouvrage, critiques positives, particulièrement après la seconde édition de 1785.

Cette seconde édition montre bien d’ailleurs que de 1756 à 1785 les progrès de la francisation ont été nets dans la bonne société. Si, plus nettement encore qu’en 1756, le dictionnaire affirme l’existence et l’intérêt d’une langue d’oc comune à toutes les régions méridionales, le public que vise Sauvages dans son entreprise de correction du langage en 1785 est plus réduit, beaucoup plus ciblé qu’en 1756 : il ne désigne plus l’ensemble des élites urbaines, mais plutôt les Cévenols aisés, et la partie cultivée du peuple cévenol. Les “élites” nîmoises peuvent alors se sentir dégagées de la critique du "mauvais parler" et la tolérer dans la mesure où elle ne s’adresse qu’aux “sauvages” de la Cévenne.

Un exemple significatif de la distance prise par les élites académiques avec Sauvages : les papiers Seguier, Seguier auquel vous avez récemment consacré un important colloque. Voilà un érudit de premier plan, un ecclésiastique, qui collecte, entre autres, des informations sur la langue d’oc. Mais la source “Sauvages” apparaît seulement comme celle de la montagne, de la Cévenne, avec, en arrière plan de l’imaginaire civilisé urbain, le pays profond, protestant ; et quasi-étranger.

Cependant, un simple détail nous montre que l’entreprise de Sauvages demeure autant nîmoise et "gardoise" (si je peux employer cet adjectif avant même la création du département) : sa graphie très particulière, qui n’est pas directement phonétique, va devenir comme la graphie officielle de cette zone de contact linguistique entre languedocien et provençal, elle ne sera jamais celle de Montpellier, mais elle va des Cévennes au Rhône de façon majoritaire jusqu’à l’apparition de la graphie mistralienne.

Cette prise de distance avec le dictionnaire dans une ville qui se veut toute française de langue n’interdit pas un intérêt pour la langue d’oc chez de grands érudits, comme Trélis, y compris chez des notables protestants de premier plan, comme Boissy d’Anglas et Rabaut, si présents dans le bouillonnement politique de la fin des années 1780. On sait que Court, certes Lausannois, avait gardé ses attaches cévenoles (ses souscripteurs en témoignent), et s’était intéressé au parler de la Cévenne justement inséré dans l’ensemble des parlers d’oc. Ainsi, contrairement à une idée reçue, des notables protestants de premier rang s’intéressent à la langue d’oc. Mais leur réflexion et leur enquête portent seulement sur la définition de l’espace de cette langue, l’inventaire de ses spécificités lexicales et grammaticales. Il n’est pas question de l’écrire. L’exemple de Court est éclairant. Genève a été la métropole de la jeune église réformée nîmoise au 16e. Or Genève indépendante et dialectophone fait le choix du seul français. Ainsi, Court peut en même temps s’aider des enquêtes de pasteurs du pays de Vaud sur l’idiome natal, et intérioriser totalement leur blocage devant une éventuelle écriture de cet idiome. L’intérêt de ces érudits réformés pour la langue populaire rejoint donc le blocage diglossique de Sauvages : on investigue ces parlers, on scrute leurs origines, on confronte leur simplicité native au français du Bon ton, on exalte à l’occasion les grands ancêtres qui en ont fait usage prestigieux, mais on n’imagine aucunement une écriture “littéraire” au présent.

Mais pourquoi pas une publication de délassement, voire de défaussement, comme en connaissent tant de villes méridionales ? Pourquoi pas des publications plus “populaires” ? Sans doute parce que le désir “d’aller au peuple” n’existe pas. Double distance des élites avec ce peuple. Distance socio-culturelle qui s’inscrit dans la dualité linguistique : la Topographie de la ville de Nismes que Vincens rédige à la fin de l’Ancien Régime (mais qu’il ne pourra faire imprimer qu’en 1802) la souligne fortement. Distance religieuse encore : en cette seconde partie du XVIIIe siècle, la masse des “artisans” a considérablement augmenté, mais ces “artisans”, de plus en plus déqualifiés, sont aussi pour beaucoup des nouveaux-venus. La vallée du Rhône catholique fournit un contingent non négligeable. Le fossé sociologique avec les élites bourgeoises, grandement réformées, se double d’un fossé idéologique et culturel. L’occitan de cette masse populaire prend alors un caractère d’étrangeté inquiétante. Plus que jamais la langue du peuple est déniée. Cette inquiétante étrangeté est encore renforcée par le rapport au “peuple” de la région. Les négociants, spécialisés dans les produits à bon marché pour l’exportation, étendent leur zone d’activité sur l’arrière-pays, des Cévennes à la Vaunage. Pour l’imaginaire bourgeois s’installe, dans l’étrangeté socio-géographique, un nouveau rapport de dominance avec une zone profondément occitanophone.

On ne s’étonnera donc pas de la quasi absence d’auteurs en langue d’oc dans les recensions nîmoises du temps des Lumières. Dans ses Soirées provençales Bérenger ne cite que Roman. On évoque aussi le recueil du libraire Gaude.

Ainsi, comme toute ville importante de l’époque, Nîmes a son académie, ses notables, ses lettrés, ses négociants, ses financiers, etc. Mais elle n’apporte pas au problème du bilinguisme tout à fait la même réponse que ses voisines méridionales. Dans le traitement de l’idiome natal, on ne rencontre rien de la saveur marseillaise, dans le rapport au peuple rien de la mondanité montpelliéraine, dans la mise en circulation publique, rien de la facilité avignonnaise. Le problème est résolu par le silence public sur l’idiome, et dans l’idiome...

La période révolutionnaire.

La révolution interrompt le remodelage urbanistique, et dans une atmosphère de crise économique va exaspérer les rivalités latentes entre résidents et immigrés, citadins et paysans, bourgeois et prolétaires, vieux notables et nouveaux riches, catholiques et protestants, et remettre en question le fragile équilibre social. Dans cette crise aux multiples entrées, quel statut et utilisation de la langue ?

Dans une ville où les faubourgs perdent leur statut infâmant, les négociants viennent coiffer la vieille société des notables. Dès la pré-Révolution, ils utilisent la rue comme terrain d’exhibition, paradent dans les grandes manifestations de la vie collective.

Cependant que le pasteur Rabaut Saint-Etienne, dont on connaît l’action décisive pour l’édit de Tolérance de 1787, est auteur du cahier du Tiers qui exprime les aspirations de la bourgeoisie réformée et commerçante de Nîmes : liberté de penser, liberté du commerce.

Quel rôle peut avoir dans tout ce bouillonnement la langue du peuple ? Elle ne semble guère pouvoir participer de cette aspiration à la liberté. La bourgeoisie du textile a besoin d’un marché national et international. Sa vision n’est pas régionale.

Or, paradoxalement, Nîmes est une des rares villes méridionales où, dès la pré-révolution, on utilise la langue d’oc dans des textes imprimés. Dans le premier, dont il ne reste que des traces, “l’Estoumac” informe le Tiers-État. Le second texte, La Fête patriotique, largement diffusé en France, propose une mise en scène de la différence sociale à travers la différence linguistique, et utilise l’engouement populaire pour la fête, occasion de spectacles gratuits au théâtre, de parade, pour populariser les idées du Tiers éclairé.

Mais après cette phase pré-révolutionnaire où il s’agit d’amener le peuple à soutenir les notables progressistes, le texte en langue d’oc semble disparaître.

Du côté du Tiers, en 1789-1790, on ne constate pas à Nîmes une entreprise de conscientisation écrite en oc en direction des paysans et du petit peuple, comme par exemple à Montpellier ou à Aix. Ce qui ne signifie pas qu’elle n’ait pas existé dans l’oralité des clubs.

Et du côté des “aristocrates”, on ne trouve pas de trace d’utilisation écrite de l’idiome natal en direction de ces “cébets”, ces ouvriers agricoles catholiques (avec leur famille un quart de la population) qui seront leurs troupes de choc. Eux sont occitanophones à l’évidence, mais aussi illettrés.

Au printemps 1792, l’insurrection rurale anti-féodale embrase la région, avec comme épicentre Sommières. Les châteaux flambent. Et la bourgeoisie nîmoise comprend que derrière la violence anti-féodale, les intérêts de tous les possédants sont menacés. C’est une des racines de ce Fédéralisme méridional dans lequel bien des érudits nîmois, dont Trélis, seront impliqués.

Curieusement, et symboliquement, c’est dans cet épisode de l’incendie des châteaux de la région que le premier chantre de l’Occitanie, Fabre d’Olivet, situera bientôt sa révélation d’un pseudo-Ossian occitanique : un manuscrit échappé aux flammes...

On n’aurait su mieux dire que cette langue qu’il voulait voir à nouveau revivre en dignité littéraire ne pouvait trouver légitimation que dans un passé révolu à tout jamais.

Dans l’exaspération du processes révolutionnaire, à la différence encore de nombreuses villes méridionales, les cadres montagnards, recrutés dans ceux que Vincens qualifie de vivant “dans l’état d’heureuse médiocrité”, n’auront pas recours à l’occitan écrit pour toucher le peuple.

La remise en ordre impériale

C’est seulement à la fin de la décennie révolutionnaire que cette écriture réapparaîtra (timidement), revendiquée en bien commun des habitants de la cité déchirée, et en réconciliation.

Après le silence de la période révolutionnaire, dès 1802, deux ouvrages mettent situent bien la place de l’occitan devant le français.

D’une part, on publie en 1802 La Topographie de Nismes que Vincens s’apprêtait à publier en 1790. Il y évoque la langue d’oc, l’idiome de Nîmes, dans ses réalités sociologiques.

D’autre part, en 1802 toujours, un petit opuscule versifié tout en occitan est publié à Nîmes : Odes d’Anacréon, traduites en vers languedociens par le citoyen Aubanel l’aîné.

Les classes dangereuses, porteuses de l’idiome natal, sont évidemment toujours là. Mais l’Ordre nouveau les tient à distance et en respect. Les élites modérées, catholiques et protestantes, peuvent communier dans le respect du Premir Consul, bientôt Empereur. Alors l’occitan peut reprendre sa place, modeste, dans un unanimisme citadin proclamé.

Dans le discrédit général du régime, puis le retour à l’ordre, Aubanel a mûri son intervention poétique en occitan. Ce n’est pas un marginal : il est élu juge de paix lors de l’institution de la fonction. On sait que la plupart de ces juges étaient recrutés parmi des hommes de loi assez âgés (Aubanel, ancien officier, puis avocat, est né en 1758). Il fallait jouir de revenus car le salaires était peu élevé. Par ailleurs Aubanel est un “antiquaire” connu et il participe de la passion nîmoise pour le passé glorieux de la cité, et de sa mise en valeur contemporaine (Arènes, etc). Bref, un bon représentant d’une partie de ces élites qui ont accaparé la direction de la cité depuis des décennies. Il participe à la création de l’académie (mais il n’est plus juge en 1809)

Cette double publication est-elle originale ? Par rapport à l’absence d’écrit en occitan dans les villes provençales d’alors, oui. Par rapport à Montpellier, non. À Montpellier aussi sont publiés un recueil poétique, et et une réflexion sur la langue dans un ouvrage consacré à la cité.

Les ressemblances sont évidentes. Sur le plan de la réflexion, l’érudit montpelliérain De Belleval comme l’érudit nîmois Vincens situent la langue dans sa grandeur passée et sa déchéance sociologique. Sur le plan de la création, le Montpelliérain Tandon et le Nîmois Aubanel situent la langue dans des registres littéraires modestes qu’elle ne saurait dépasser sous peine de se ridiculiser. Encore qu’en ce domaine Aubanel soit bien plus audacieux que Tandon.

Les différences sont doubles :

-  Au plan de la réflexion, Vincens porte un constat de déchéance absolue de la langue d’oc, qui ferme toute possibilité de création littéraire.

-  Au plan de la création, la publication de Nîmes est unique, sans postérité, alors que celle de Montpellier est l’avant-garde, sinon l’initiatrice, de tout un foisonnement.

Echec nîmois ? Pas du tout, d’une certaine façon, si l’on considère qu’Aubanel réédite son ouvrage en 1811. C’est la preuve d’un succès, d’une audience. Il est d’ailleurs encouragé par des notables respectés comme Rabaut, Boissy. Mais il ne mènera pas à bout son projet ambitieux de grammaire languedocienne.

Il reste qu’il y a une “école de Montpellier” et pas d’école de Nîmes. Mais cette seule publication nîmoise aura un poids considérable et marquera profondément le pré-félibrige, puis le félibrige. C’est en effet dans la préface d’Aubanel que bien des auteurs, H.Morel d’Avignon le premier, puiseront leur conception de la langue. D’autre part, cette préface fournit matière à une réforme graphique réductrice à laquelle les Montpelliérains seront hostiles.

Vincens et Aubanel se répondent donc en 1802 sur le statut et le génie de la langue. Comme à Montpellier De Belleval et Tandon. Belleval ouvre sur une possibilité de création dans un statut poétique toléré à la langue, Vincens la ferme totalement. Aubanel ne peut donc par rapport à Vincens qu’assumer une transgression. Le statut de langue du peuple est fortement mis en avant par Aubanel, mais il est retourné : le peuple a conservé malgré lui l’esprit de la langue, son génie même, qu’il importe d’utiliser dans l’écriture d’oc, tout en évacuant alors la réalité populaire.

Il est intéressant de constater combien, dès l’apparition de ces tentatives poétiques à Nîmes et à Montpellier, la distance est marquée entre les deux cités. Dans les deux cas, on vante la vertu de son dialecte pour assoir un statut général de la langue d’oc. À Montpellier, on se veut représentatif de l’authentique langue d’oc. À Nîmes, on se félicite aucontrairede la contamination linguistique par le français du parler local. Elle permet de marquer la différenceculturelle avec le parler de Montpellier, jugé trop occitan, donc quelque peu arriéré, et la différence socio-culturelle avec les parlers rhodaniens et cevenols, marqués de péjoration : ces deux zones fournissent à la cité des contingents majeurs de salariés. Le “vrai”parlerdeNîmes,telle que le porte cette entreprise poétique, n’est donc pas celui de toute la cité. Il n’est pas instrument de communicationentre le créateur et l’ensemble des occitanophones, mais en quelque sorte jeu entre ce créateur et l’esprit de la langue, qui flotte au dessus du chaos de l’histoire.

Quelques années plus tard, en 1807, sous l’œil du jeune Guizot, l’académie de Nîmes (ressuscitée dès 1802 sous le nom d’académie du Gard) accueille une intéressante réflexion de son secrétaire perpétuel, Trélis, sur le statut de la langue d’oc et la création dans cette langue. Cette intervention est une originalité nîmoise. On ne constate rien de tel en Provence. À Montpellier, la Société libre des sciences et belles-lettres, dès sa création, s’est fermée au patois, bien qu’elle compte dans ses rangs quelques poètes occitans. Aussi bien, la publication du texte de Trélis, en 1808, marquera les consciences méridionales bien au delà de Nîmes.

Pourtant à première vue, l’académie de Nîmes n’a rien d’original. Elle participe, comme dans tous les départements, de la prise en main des élites par le nouveau régime, sous l’impulsion du préfet.

En fait, l’initiative tient à la rencontre d’un homme et d’une initiative du ministre de l’intérieur. Jean-Julien Trelis de la Bedosse, “antiquaire”, poète, conservateur de la bibliothèque, a depuis longtemps manifesté un intérêt personnel pour ce sujet. Il s’est mis à l’œuvre dès la demande d’enquête nationale sur les patois.

À Montpellier, la demande officielle ne change rien aux pratiques académiques : tout au plus débride-t-elle la réflexion et la plume d’un isolé, Martin, modeste participant de la vie économique et culturelle locale, et sa démarche, aussi intéressante soit-elle, n’aboutit pas à publication.

- René Merle - "Aoutân n’émporta lou ven" - (Quelques données nouvelles sur François-Raymond Martin, auteur occitan de Montpellier)

Mais le désintérêt pour la langue manifesté ici par l’académie est compensé par une importante pratique publique de la langue d’oc, dans la publication, la presse, au théâtre, qui officialise, dans certains registres, un certain bilinguisme de bon ton dans les milieux bourgeois et cultivés. Cette pratique publique, ce foisonnement sont grandement absents de Nîmes. À ceux qui verraient là le seul poids du protestantisme nîmois, bloqué sur sa francitude, rappelons que nombre de créateurs occitans de Montpellier sont aussi protestants.

Par contre à Nîmes, le désintérêt des élites envers la langue d’Oc (encore plus grand qu’à Montpellier), et la très faible présence de cette langue dans la société civile cultivée, s’accompagnent d’une publication concernant cette langue, sous le patronage d’une incitation officielle.

Alors que le “sur-moi” des élites nîmoises a eu besoin d’une autorisation officielle pour traiter de la langue d’oc, le “sur-moi” des élites de Montpellier fonctionne tout autrement : légitimité proclamée du français et langue d’oc maîtresse officielle.

Les retombées de cette réflexion de l’Académie nîmoise semblent se limiter à la réédition d’Aubanel, et quelques chansons publiées à Avignon. Pourquoi pas plus ? Pourquoi ne connaît-on pas ici le foisonnement socialisé de la création occitane de Montpellier ? Faut-il penser que l’utilisation de la langue du peuple est plus facile à Montpellier, ville où les tensions sociales sont faibles, qu’à Nîmes, cité toujours grosse, mlgré la reprise en main impériale, d’un conflit social entre possédants et classes laborieuses, conflit qui imprègnera les événements sanglants de 1814-1815 ? Une cité où, quels que soient les saluts à la langue d’Oc, langue de culture ancestrale, cette langue au fond demerue connotée de popularité, d’inculture, et de danger social.

Faut-il imaginer aussi une différence au niveau des mentalités : bien que dans les deux villes on proclame que, par son génie, la langue d’oc soit plus propre que le français à la traduction d’Anacréon, l’anacréontisme d’un Aubanel n’est guère revendiqué comme “sel de la vie” par les élites nîmoises rigoristes, alors que celles de Montpellier semblent s’y délecter.

De toute façon, pratiquement, la francisation se poursuit. Le prestige sociale du français se manifeste ici peut-être plus fortement qu’ailleurs. Ainsi des œuvres de ce premier poète-ouvrier nîmois, Aubry, que j’ai eu la surprise de rencontrer dès l’Empire.

La Restauration

Le retour des Bourbons est l’occasion de retrouvailles entre Nîmes et la langue d’Oc. Mais leur règne (quatorze ans), sera retour à l’absence presque totale de publication dans la langue, et de réflexion sur elle.

Les interventions nîmoises utilisant l’occitan en 1814 et 1815 relèvent-t-elles de notre sujet ? Deux sont bien connues : un long dialogue publié en 1814 à l’ocasion de la visite du frère du Roi, un très long texte versifié de 1815, dédié aux Miquelets, ces volontaires royaux qui, à l’appel du Duc d’Angoulême, se sont dressés contre le retour de Napoléon : en avril 1815, depuis Lyon, les volontaires royaux, les Miquelets tentent de rentrer chez eux malgré l’hostilité des régions traversées. Le massacre d’Arpaillargues sera une des principales justifications de la terreur blanche. Les deux textes se présentent, explicitement ou implicitement, comme créations populaires. On ne peut qu’en douter. On peut plutôt les situer dans la démarche personnelle d’un notable ami du “patois”, ou dans la stratégie plus générale d’une partie des élites nîmoises, visant au contrôle de l’opinion.

Le texte de la première restauration :

À la différence des cités voisines, Aix en particulier, cet occitan est utilisé ici sans la moindre caution troubadouresque ou renaissantiste, et sans justification sociologique (le peuple qui parle...). L’auteur se présente, mais il est masqué, et son pseudonyme, “Le frère de l’Estomac”, renvoie comme en boucle codée (et inversée) à l’intervention patoisante de la pré-Réolution. Cette pièce rassurante dans l’air du temps met en scène la population de la cité (certains milieux sont mis en valeur, d’autres oubliés) : la langue du peuple a ici fonction d’unanimisme citadin, de réconciliation rassurante. Peut-on l’attribuer à Roustan ?

Le texte de la seconde Restauration :

En 1816, il s’agit de tout autre chose. Certes, Avignon, Aix ont connu à l’occasion du second retour des Bourbons une intervention imprimée en occitan, intervention que Marseille et Montpellier ignorent pratiquement. Mais si à Aix nous trouvons l’œuvre chansonnière et haineuse d’un bibliothécaire ultra et renaissantiste provençal, si nous rencontrons à Avignon, à chaud, au fur et à mesure que se développent agressions et tueries, une prodigieuse floraison de la chanson de haine, Nîmes se singularise en fournissant a posteriori un long texte patois, très long même selon les normes de l’époque, qui est un texe d’argumentation, et se termine par le slogan des ultras de France et de Navarre : “vive le roi quand même”.

Le silence relatif de Montpellier, Toulon, et même Marseille, s’explique aisément par le fait que les notables locaux, tout royalistes qu’ils étaient, ne se retrouvaient pas dans la réaction de la terreur blanche, d’autant que le peuple, majoritairement, témoignait pour le moins de la réticence. A Aix, l’intervention n’est que celle d’un érudit, qui croit pouvoir réconcilier devant l’histoire sa passion provençaliste et sa passion ultra-royaliste. A Nîmes et à Avignon, le peuple et les notables sont clivés. La mise en scène de la haine s’explique peut-être par cette absence d’homogénéité des forces en présence. Il ne s’agit pas de textes d’exultation mais de texte justifiant la vengeance. À Avignon, l’opération se fait à chaud, mais après on n’est pas fier. A Nîmes, la terreur blanche s’est accompagnée, les récits des témoins en témoignent, par bien des couplets anti-protestants ou anti-jacobins. La classe ouvrière, les “Taillouns”, la plèbe du prolétariat agricole, qui suit Jacques Dupont (dit “Très Taillouns”), est occitanophone. Il ne semble pas que des notables aient jugé utile, comme à Avignon, d’imprimer à chaud ces chansons, et encore moins de s’en souvenir après l’événement. Par contre ici on justifie et on théorise à froid, après ces mois de terreur qui courent de juillet à novembre 1815. Gaussen attribue ce texte des Miquelets à Martin. La longueur du texte, sa dualité assumée (texte en patois volontairement très populaire, notes en français fort cultivé), l’ampleur de ses perspectives, etc, montrent qu’il s’agit d’une pièce de gros calibre dans la propagande ultra. Il paraît peu vraisemblable que la pièce soit vraiment d’origine populaire. Son insistance à assimiler révolutionnaires et protestants s’inscrit-elle dans le complot d’une partie de l’aristocratie catholique pour pousser les protestants à la révolte, et amener la royauté à supprimer la tolérance ?

Après la crise, le patois est présent seulement dans l’intervention à répétition de Martin, et de Roustan (et ses “tour de vilo”, intervention dans laquelle il n’est pas interdit de voir le même personnage. C’est d’abord une entreprise de théâtre royaliste, décentré sur les villages de la périphérie nîmoise. Puis la publication sans cesse augmentée de pièces suscitées par les événements de la cité. C’est l’intervention, politique, mais pas seulement, d’un original royaliste, qui défend les pauvres à sa façon. Son public, le public visé en tout cas, est un public populaire. Son arme, la langue d’Oc, se veut adéquate à la satire familière, à la “boufounado”.

L’occitan n’intervient donc, et si peu, que d’un côté de la barrière politique. On n’a ici aucune trace d’influence et a fortiori d’imitation des entreprises libérales de Desanat de Tarascon, de Bonnet de Beaucaire, populaires chansonniers démocrates, qui, s’ils ne peuvent pas faire imprimer leurs œuvres, ne se font pas faute de les populariser par la parole.

La création “purement littéraire” (je mets des guillemets) elle-même est tarie. Les milieux cultivés protestants qui avaient pu s’y intéresser sont écrasés. Aubanel se taît. Trélis a dû s’enfuir, à nouveau.

Cependant, dès 1820, une réédition du dictionnaire de Sauvages, par d’Hombres Firmas, académicien du Gard, a cette fois un écho national avec une présentation de Raynouard dans Le Journal des Savants.

Les débuts de la Monarchie de juillet

Nîmes, ville ouvrière ? Certes, mais aussi une des rares cités où des ouvriers arborent le drapeau blanc contre le drapeau tricolore redevenu officiel en 1830. Mais ici, plus nettement qu’ailleurs peut-être, l’affirmation en dignité d’une “poésie ouvrière” se fait dans l’adéquation aux choix de la culture dominante : c’est le moment où le poète-boulanger Reboul (1796-1864) connaît la gloire, où Jean Laudera, ouvrier du textile, commence à écrire. L’un est légitimiste, l’autre démocrate. Mais tous deux ne viendront à une écriture d’oc, sous le patronage de notables comme de Canonges, qu’après l’échec de la révolution de 1848, et avec la première mode félibréenne, suffisamment “blanche” et catholique avec Roumanille pou rassurer les élites catholiques. Mais en ce début des années 1830, c’est l’ivresse de l’affirmation française, à l’imitation des intellectuels de la la classe dominante, que s’affirment les premiers poètes ouvriers.

Quand l’érudit Pierquin de Gembloux entreprend une première enquête sur la production occitane, passée et présente, il ne trouve comme écho chez le poète “national” Reboul que quelques lignes de défausse sans équivoque, que j’ai retrouvées en feuilletant le dossier de la bibliothèque de Montpellier.

Au plan de la réflexion comme au plan de la création, les élites se détournent encore plus de la langue d’Oc que dans les quinze années de la Restauration. Quelques exemples en témoignent.

Aubanel meurt complètement ignoré, tant par la presse que par l’académie dont il avait cependant été membre. Quelques années auparavant, dans sa réponse à l’enquête Pierquin, il témoignant amèrement non seulement de l’indifférence ambiante à l’égard de la création occitane, mais aussi de son propre et définitif renoncement. Quelle différence avec Marseille par exemple, où la société des Belles Lettres devient dans les années 1830 un foyer actif de création en provençal et de diffusion de cette création, où les restitutions patrimoniales occitanes sont bien accueillies, comme d’ailleurs à Montpellier.

Autre exemple : l’absence de la langue d’Oc dans la polémique politique, alors que le phénomène est très fréquent dans la plupart des régions et villes du Sud-Est. L’enracinement populaire du parti légitimiste n’amène guère ses notables à user du patois pour conforter leurs troupes, troupes patoisantes pour lesquelles l’enfant du miracle, Henry V, est “lou pichòt”. Sans doute peut-on repérer un texte d’argumentation comme cette adresse aux libéraux de 1832, par Dorée de Mandieul. Sans doute, les “Boufounados” perpétuées de Roustan témoignent de cet intérêt paternaliste mais effectivement compatissant et charitable pour le peuple ouvrier, elles prennent en compte l’espérance sociale qui traverse confusément l’engagement légitimiste populaire. Mais Roustan, s’il illustre une spécificité des élites catholiques, semble bien être considéré par elles comme un original, et non comme un représentant. Dans sa réponse à Pierquin, Aubanel le décrit comme un solitaire bien peu estimé.

Du côté des Libéraux, la situation semble identique. On comprend mieux le passage au français d’Encontre, qui avait fait ses premières armes en occitan sur un sujet localiste et pittoresque. Pas d’écho des publications, après 1830, des chansons des libéraux voisins, Desanat, de Tarascon, et Bonnet, de Beaucaire. Les libéraux nîmois se défaussent de l’entreprise du Bouil-Abaisso, à partir de 1841-1842. Seul Couret, l’instituteur d’Alès, y écrit en occitan : mais lui se contente de décrire sa ville, dans sa nouveauté industrielle pittoresque. Il est un de ceux qui tireront le journal vers l’apolitisme.

Dans une ville où ils sont minoritaires, les Libéraux utilisent sciemment la langue du pouvoir.

Naturellement, un bon reflet de toutes ces positions, contradictions, etc, peut se retouver dans la presse qui naît : La Gazette du Bas-Languedoc, légitimiste, paraît de 1833 à 1852. Le Courrier du Gard, journal officiel de la bourgeoisie orléaniste, paraît de 1831 à 1873. Le destin d’une écriture d’oc est ici suspendue à la remise en place des positions de classe. C’est la période où de plus en plus nettement de nouveaux clivages socio-politiques se substitueront aux anciens : comme on l’a dit, et pour être très schématique, le peuple avec le peuple, les possédants avec les possédants. Antoine Bigot, né en 1825, en sera quelques années plus tard le témoin. Sa participation à la renaissance d’oc sera par là même profondément différente de ce qu’apportent les Félibres provençaux ou languedociens. Ce n’est pas une langue qu’il défend, mais, à travers le patois de l’enfance, par lui, il exalte le travailleur. Pas de défense de la langue sans la prise en compte du peuple. Il réconcilie publiquement le protestantisme et l’occitan. Son Huguenaude en témoigne. Au delà du localisme, la tonalité des pièces de Bigot, souvent graves et engagées, différent profondément de la mise en scène de la légèreté provençale. Mais les élites seront défaillantes dans l’entreprise. Nous entrons là dans une toute autre période. Et nous nous arrêterons ici, en espérant que cet tour d’horizon vous aura permis de préciser encore mieux un passé nîmois auquel par le cœur et la raison vous êtes tant attachés.

René Merle



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