![]() |
![]() |
||
Linha Imaginòt, n°66, juin 2006

Ma participation à la préparation et au tournage (mars 2005) du film de Christian Philibert, Le complexe du santon, m’a amené à réfléchir à nouveau à cette double question :
Depuis cinq siècles, quelles images des Provençaux ont pu se cristalliser dans l’imaginaire national français ?
Inversement, de quelle façon ces images ont-elles pu être intériorisées par les Provençaux ?
Depuis le haut Moyen-âge, le royaume de France s’élargit vers le Sud, par les alliances, les mariages, les héritages, et le plus souvent par la force, comme en témoigne encore le souvenir de la sanglante Croisade du XIIIe siècle.
La Provence est la dernière grosse bouchée de ce festin royal, elle est rattachée au royaume fin XVe, début XVIe.
C’est dire que les Provençaux, ces petits derniers, vont relever immédiatement d’une vision depuis longtemps appliquée aux autres Sudistes, dans une différence marquée, une étrangeté même... Différence et étrangeté de climat, de mœurs, de langue, bref, un évident exotisme intérieur.
Le cas provençal est cependant particulier, parce qu’il va exagérer, sur le long terme des XVIe, XVIIe, XVIIIe siècles, une vraie dichotomie.
D’une part, c’est la vision idyllique d’une terre bénie par les dieux par son climat, une terre porteuse des cent fleurs de la poésie amoureuse et troubadouresque. Et tout naturellement les “élites” provençales, noblesse, privilégiés, participent de cette vision valorisante, qui les fait galants et cultivés.
D’un autre côté, c’est la vision à la limite péjorative de Provençaux légers, cyclothimiques, passionnés, incontrolables, et pour tout dire brutaux et violents plus qu’à leur tour. Le peuple provençal, le peuple sociologique s’entend, majoritairement rural, participe de cette vision péjorative.
Cf. - René Merle - Aux origines de l’ethnotype méridional (Provence - Languedoc)
Or, et j’ai pu suivre cela dans un patient déchiffrement des textes de la fin du XVIIIe à la fin du XIXe (Cf. ma thèse), cet ethnotype populaire, déjà présent à travers les “émotions” d’Ancien Régime, va connaître une extraordinaire accentuation à partir des tumultes de la Révolution. Décidément, ce "peuple provençal", ardent dans l’action révolutionnaire dès mars-avril 1789, et ensuite terrible soutien des factions affrontées, quand il ne les déserte pas pour un brigandage de déception, ce peuple est un peuple rude et dangereux, un peuple à qui il faut apprendre à craindre la poigne du Pouvoir. Et ce ne sont pas les violences de la Terreur Blanche (1814-1815), et les fidélités blanches maintenues, qui modifieront cette vision si répandue dans l’intelligentsia libérale de la Restauration et de la Monarchie de Juillet. Vision encore confirmée dans un réflexe sociologique de classe devant le basculement du Midi blanc au Midi rouge, et l’explosion du républicanisme rouge de décembre 1851.
Il faudra pour exorciser dans l’imaginaire national cette distance sociologique, doublée d’une étrangeté, d’un exotisme intérieur que les facilités nouvelles de voyage révèlent, un extraordinaire retournement d’ethnotype : initié sous le Second Empire par la vision d’un Daudet, dont le Tartarin transmute en outrance ridicule la violence provençale, ce retournement d’ethnotype va se confirmer aux débuts de la Troisième République, et reprendre en amusement agacé les gesticulations et "l’estrambord" des Félibres cigaliers, comme les périodes sonores des orateurs radicaux trop ventrus.
Il serait facile ensuite de mesurer, génération après génération, l’intériorisation par bien des Provençaux de cette donne nouvelle que leur proposent jusqu’aux livres de classe, et dont la terrible affaire du XVe Corps, en 1914, permet de mesurer les ravages dans l’imaginaire national
René Merle.
