- René Merle - Aux origines de l’ethnotype méridional (Provence - Languedoc)

dimanche 17 février 2008.
 

Aux origines de l’ethnotype méridional (Provence - Languedoc)

Extrait de René Merle, “Langue d’oc et parole populaire : la mise en place des ethnotypes. De la Prérévolution au retour des Bourbons, (Alpes - Bas Languedoc - Provence)”, Amiras, L’invention du Midi, Édisud, 1987.

(On trouvera dans ma Thèse, René Merle, Inventaire du texte provençal (1775-1840), Béziers, C.I.D.O, 1990, un ample développement de ces thèmes et de larges extraits des auteurs cités.

[...]

Avant 1789

L’ETHNOTYPE CLIMATIQUE

Quand, suivi du Provençal Papon, oratorien, le « Français » Millot en proclame l’antériorité civilisatrice (1), la poésie des troubadours s’inscrit dans la France éternelle et s’y justifie d’un tempérament, fruit d’un climat : « Sous un beau ciel, dans un pays favorisé par la nature, où la chaleur du climat excite l’esprit sans affaisser le corps, le goût de la poésie doit être plus vif qu’ailleurs, et plus fertile en productions. Telles étaient les provinces méridionales de la monarchie française, toutes comprises sous le nom de Provence, parce que la langue provençale leur était commune », écrit Millot.

Le Toulonnais Berenger, oratorien, écrit d’Orléans où il enseigne : comment « croire que vos contrées du Nord de la Loire, fertiles je l’avoue, mais uniformes, mais presque sans printemps ... et couvertes d’épais brouillards pendant plusieurs mois de l’année ; croire que ce pays est plus favorable au développement de l’imagination » que le Midi riant et ensoleillé ? Dans le Midi, « tout homme qui désire vivement devient poète dès qu’il s’exprime » (2).

GASCONNISME - GASCONNADE

La correspondance langue - tempérament - climat, reçue par les amis comme par les ennemis des patois (Rivarol est le plus connu, avec son Discours sur l’universalité de la langue française), n’est pas mise à l’épreuve des textes : Millot (op.cit.) ne donne des troubadours qu’une fade traduction française peu convaincante. Aussi bien, un correspondant de Bérenger (op.cit.), l’abbé de Fontenal, induit le futur travail de Raynouard : « pour bien comprendre les poésies des troubadours, il faut avoir reçu le jour dans le pays où ils ont eux-mêmes vécu... en supposant qu’un habitant des provinces méridionales voulût s’appliquer à ce genre de travail, il seroit infiniment plus propre qu’un étranger à découvrir des beautés dans ces poésies, par les analogies qui sont encore subsistantes ».

Dans leur normalité administrative, les textes médiévaux que publie Bouche (3) ne nourrissent pas l’ethnotype. Coupé de la langue, l’ethnotype fonctionne de façon autonome, et pervertie, dans le doublet Gasconnisme-gasconnade : Les Gasconismes corrigés du Parisien de Toulouse Desgrouais (1766) montrent comment un regard extérieur installe le notable occitan, qui se croit français, dans l’altérité formelle. Il n’y a d’autre identité occitane que ce manque constitutif et cette identification à l’Autre, le Français. Identification qui n’implique pas admiration : le Français a seulement, par nature, ce que l’Occitan doit acquérir par auto-correction. Le leurre de la gasconnade, qui laisse l’Être du méridional à son énigme, en trouble la francitude proclamée, sans la mettre en cause au fond : « Ce seroit bien mal juger du caractère des Gascons, de croire qu’il se ressent de ces expressions exagérées et hyperboliques dont ils ont coutume de se servir... La gasconnade n’est que sur le bout des lèvres, c’est une saillie qui échappe malgré soi, un tribut payé au climat, auquel le cœur ne contribue point », écrit Desgrouais.

Mais le regard qui ignore l’ethnotype découvre, effaré, que le roi est nu. Faut-il relire Jean-Jacques Rousseau ? « Les habitans (de Montpellier) y sont moitié très riches, & l’autre moitié misérables à l’excès ; mais ils sont tous également gueux par leur manière de vivre. Les femmes sont divisées en deux classes ; les dames qui passent la matinée à s’enluminer, l’après-midi au Pharaon, et la nuit à la débauche, à la différence des bourgeoises, qui n’ont pas d’occupation que la dernière. Du reste, ni les unes ni les autres n’entendent le François ; & elles ont tant de goût et d’esprit, qu’elles ne doutent point que la comédie & l’opéra ne soient des assemblées de sorciers ».

LA QUERELLE DE 1781

« Ce sol, dans tous les temps si favorable aux arts de l’esprit, auroit-il dégénéré sous le gouvernement le plus doux de la terre ? », écrit Berenger, alors que de Paris Legrand d’Aussy nie l’antériorité civilisatrice des troubadours (4). Alors, si les conditions naturelles de la gloire passée demeurent, pourquoi cette décadence ? La croisade des Albigeois est stigmatisée par l’anti-fanatisme des Lumières, mais le versant Sud de la France demeure celui d’une poésie, non d’une nation défaite.

L’attachement des Méridionaux à leur langue, comme à la monarchie et à l’unité française, se résout dans l’imaginaire par le retournement du centralisme. « Probablement, au lieu de la langue des trouvères, nous parlerions celle des troubadours, si Paris, le siège du gouvernement, avait été situé sur la rive gauche de la Loire ». L’abbé Grégoire reprend ainsi l’argument de Rivarol, patriote d’oc à sa façon (5).

La réussite, en français, compense cette injustice de destin. « Réunies enfin sous un seul maître, toutes les provinces ont perdu sans retour leur caractère distinctif pour n’avoir plus qu’un caractère uniforme », écrit Berenger (op.cit). « La Provence n’a point de théâtre, point de Mécène, et le génie ne peut y faire de bonne heure des études préliminaires ». Pourtant, de Montaigne à Montesquieu, que de grands écrivains dans ce Midi aveuglé par l’éclat de Paris ! « Cette hardiesse d’imagination, jointe à la sensibilité de l’âme... voilà ce qui, dans tous les temps, a caractérisé, distingué les provinces méridionales, voilà ce qu’on ne trouve encore que dans nos provinces troubadouresques », « de hautes et vastes conceptions, un style tout étincelant d’images et de figures semblent en avoir fait des écrivains à part... Il leur échappe des métaphores qui seroient à peine hasardées en vers »  !

Or, en niant l’influence climatique, Legrand d’Aussy, loin « d’armer la France contre elle-même » comme l’écrit Bérenger, renvoie les Occitans à l’unité d’un champ culturel français. Les lettrés occitans fantasmant une « vocation naturelle » du Midi, poétique et imaginative, suturent leur contradiction (patriotisme occitan imaginaire, patriotisme français réel) par la vision d’une France Une, mais dont les deux versants de tempérament et de langue sont complémentaires : génie clair et discret du nord, génie spontané et expansif du sud. Et les deux font la paire dans l’acceptation résignée de la dominance de la langue française.

LA POÉSIE AMOUREUSE

« Rien de plus vif, de plus brillant que l’imagination de ces Gascons si pauvres et si gais, de ces Languedociens si doux et si chansonniers, de ces Provençaux si pétulans, si généreux, si enjoués » écrit Béranger. S’il se hasarde à l’idiome natal, le lettré occitan y illustre le génie français dont il participe dans sa spécificité ethnotypée. « Il n’y a point de genres de poésie dans lesquels nos succès soient plus universels que dans celui-ci : les Français l’emportent sur tous les peuples de l’Europe », écrit Bérenger de la chanson pastorale et amoureuse, fille des troubadours ; « les noms de Pierre d’Auvergne, de Raimbault, d’Arnaud Daniel, de Pyre, de Raymond et de cent autres dont il nous reste des chansons faciles et naturelles, quelques jolis contes et des pastourelles neives, que nos bergers détonnent encore très gaiement dans nos montagnes ». Florian et Fabre d’Olivet puisent là (6).

« La France a d’autres provinces chansonnières, comme la Provence, le Béarn, etc., mais les Provençaux le cèdent aux Languedociens. En effet il n’y a point d’idiomes en France plus riche, plus doux, et dont les mots soient si expressifs, si pittoresques, et par conséquent plus propres à la poésie, que le Languedocien », constate sans regrets le provençal Bérenger. Dans le souvenir glorieux de Goudouli, l’ethnotype se module aux différences dialectales, mais il ne s’y nie pas. Ces lettrés ont une claire conscience synchronique de leur langue et de sa structure dialectale (7).

Paradoxe : le parler du futur triangle sacré provençal n’est considéré que dans une mouvance languedocienne : « le langage des provençaux voisins du Rhône est un peu traînant ; Pétrarque l’appeloit, de son temps, la voix du plaisir ; il est mêlé de beaucoup de mots Dauphinois et Languedociens », écrit Bouche (op.cit.) d’un idiome rhodanien connoté de féminité et de jouissance. Décrivant la beauté des Arlésiennes, Bérenger conclut : « Joignez à ces biens un jargon d’une naïveté, d’une douceur infinie ; des expressions caressantes, un accent séducteur, l’usage des diminutifs les plus mignards ; et voyez si c’est à tort que Vénus étoit anciennement la patronne des femmes d’Arles ».

LE VRAI GÉNIE DE LA LANGUE

Le lettré ne dépasse la déréliction résignée ou la spécialisation pastorale que dans un écartèlement insoluble entre le génie de la langue et sa pratique résiduelle, péjorée socialement. Cette langue qui va mourir est une langue superbe, écrit Berenger : « Nul langage n’est plus figuré, plus elliptique, plus propre à la poésie. Les tropes de toute espèce, les images, les sermons échauffent les moindres récits ( ... ) Notre langue en effet (je parle du provençal et du languedocien) réunit la délicatesse italienne avec moins de mignardise dans ses diminutifs, et la noblesse espagnole, avec moins d’emphase et de de monotonie dans ses terminaisons. Encore aujourd’hui, nous n’avons point de parler en France plus doux, plus riche et plus expressif que le patois méridional ». L’analyse des moyens propres à cette langue est un lieu commun (Cf en particulier Achard, Berenger, Court de Gebelin, Fabre d’Olivet).

Face au français, ce génie « de nature » n’est pas fruit du climat et du ternpérament, mais bien d’un état social et national antérieur que le français lui aussi a connus. La fascination du naturel du français d’antan, tout aussi énergique et naïf que l’occitan, traverse les Lettres d’alors. Parlant des langues « d’Amiot et du Goudouli », Berenger écrit : « Ces langues avoient à la fois de la noblesse et de la naïveté... parce que les grands du royaume, depuis si circonspects à la Cour, vivant encore avec leurs vassaux, donnoient à leurs discours une popularité franche, que la politesse et la timide réserve en bannissent aujourd’hui comme de très mauvais ton ».

Il ne faut pas se tromper sur le senti que les lettrés occitans ont de leur langue. Tous en vantent l’énergie, la naïveté, le ton intraduisible : « Le patois des Languedociens a des termes, des phrases, des tournures., qu’il n’est pas possible de rendre dans une autre langue, sans leur ôter leur grâce et leur mérite » (Bérenger, op.cit). Achard dit des troubadours : « Ces poètes trouvant dans leur langue l’énergie des expressions, la force des images et une certaine naïveté, propre à peindre la nature et les passions, la cultivèrent par des talens capables de l’embellir » (8). Énergie et naïveté que le français, langue du pouvoir et du prestige, trop intellectualisée, ne peut porter. C’est déjà ce que disait Gros (9). Mais on ne peut pas ne pas écrire en français. La parole populaire, en dialecte, reste la pierre de touche de ce génie dont les élites, gagnées au bon ton français, connaissent pourtant la force et la saveur. Présentant un sonnet de Goudouli, Berenger écrit : « Pour bien juger du mérite de ce sonnet, il faudroit être familier avec la langue dans laquelle il est écrit. Comme elle n’est usitée que par le peuple, elle n’a ni expressions triviales, ni images ignobles, bien différente de la langue françoise, que les Grands appauvrissent tous les jours, à force de vouloir la rendre polie et circonspecte comme eux. Une Langue, où le peuple donne le ton, sera toujours plus riche, plus forte, plus pittoresque, plus hardie que celle qui sera sujette au caprice des Cours et des Académies ».

De cet outil merveilleux, le peuple n’est ni responsable (puisque la langue a été élaborée par un Peuple, grands et peuple confondus), ni comptable. Le peuple ne fait que conserver, tant bien que mal, et sans le savoir, un Génie définitivement inutilisable. On ne peut comprendre autrement l’abondance de textes, publiés ou manuscrits, sur la langue, en cette fin de siècle et le peu de publications en langue d’oc. Comme on peut comprendre la référence constante à un état immédiatement antérieur d’usage social total de la langue, dont le parler des dames peut encore être témoignage : « Depuis environ quarante ou quarante-cinq ans, écrit Bouche en 1785, la vraie langue provençale est entièrement ignorée. La langue française, dont tout le monde veut se servir, a fait oublier la langue naturelle qui s’est réfugiée dans les plus hautes montagnes voisines de l’Italie. Celle dont on se sert dans le pays bas est tellement confondue avec les gallicismes, même chez le peuple, qu’elle est à peine reconnoissable, tant le ton sur lequel on la prononce est rapide & dur. Il n’y a pas d’homme âgé de 60 ans qui n’ait vu les gens de la première qualité parler toujours en langue provençale entre eux, & très ridiculement en langue françoise aux Grands ».

En 1791, le commerçant de Montpellier Rigaud écrit à l’abbé Grégoire : « Notre patois, énergiquement grossier dans la bouche des hommes sans éducation et des femmes de la halle, est agréable et même délicat dans la bouche de nos dames, qui le parlent beaucoup » (10). « Comme s’il étoit possible à une nation d’abjurer sa langue ! » écrit Court de Gébelin (op.cit). La pulsion d’écriture peut se justifier de ce sentiment national qui traverse certains lettrés, de cette rémanence du parler des Dames, de cette justesse de ton populaire ; elle ne peut trouver son public, puisque la bonne société a « trahi ». La correspondance de l’avocat d’Avignon Astier et du professeur alors aixois Morel en témoigne : la société civile provençale, comme aujourd’hui dans l’accent normalisé, a basculé vers le « gallicisme » (11). Gros était « poète national » de Marseille, dans le droit fil de cette pulsion d’écriture, et ennuyeux quand il suivait les modèles français, mais ce statut ne le dispense pas de l’échec, et de l’exil. Astier n’autorise, occasionnellement, ce plaisir que d’un hommage cérémoniel au prince de passage (12). Mais la mise en œuvre de ce plaisir bute sur des blocages spécifiques.

LE BLOCAGE SOCIOLOGIQUE

Les paysans provençaux vus par Berenger sont gens peu fréquentables : « Nos paysans, nos varlets des environs d’Aix, de Marseille et de Toulon, sont une race d’hommes brutale et dure à l’excès ; n’attendez d’eux aucun acte de complaisance et de bonté. Ils vous verraient vous égarer et prendre un chemin dangereux, qu’au lieu de vous indiquer votre route, ils riraient méchamment de votre erreur ». Brutaux, amoraux, corrompus, ils pervertissent l’ordre social et culturel de leur force vitale égoïste. Et celle de leurs femmes émeut la libido du bon oratorien autrement que celle des bergères de la pastorale : aux bals champêtres, « elles entrent en danse., et tournent, et valsent comme des moulinets et des totons... ce n’est qu’ici que cette alacrité générale devient vraiment contagieuse. Ces scènes du plaisir et du bonheur simple et pur affectent tellement, que mille songes délicieux vous en retracent pendant le sommeil le mouvement et l’aimable confusion ».

Leur brutalité sociologique s’exprime au second degré dans la comédie diglossique - le partageux Paupo-Eissado du Mariagi de Margarido, dans un contexte autre, peut être assez terrifiante (13) (texte ci-dessous).

Public impossible pour une Lettre d’Oc, d’autant qu’elle ne pourrait émaner que d’hommes des Lumières, qui tiennent un abbé Favre pour quantité négligeable. « Les Provençaux sont naturellement religeux, et tel a toujours été le caractère des peuples doués d’une imagination vive et sensible » écrit l’oratorien Berenger, qui, tout religieux qu’il soit, dénonce « des cérémonies religieuses qui... défigurent étrangement l’innocence et la majesté » des processions, les institutions de pénitents, « gothiques, abusives » et la Fête-Dieu d’Aix (dans laquelle le jeune Mistral retrouvera le souvenir « du temps que nous étions un peuple ») :

« J’aime trop ma patrie pour vous décrire ici l’étrange procession qui attire à Aix tant de badauds aux approches de la Fête-Dieu... Ces pitoyables folies insultent à la province, ou plutôt à la ville qui les tolère » ! Et pourtant, anticipant sur les retrouvailles ethniques du XIXe, il dit de la Fête-Dieu de Marseille : « C’est enfin lorsque le pange entonné au reposoir est lentement chanté par le peuple, et répété au loin sur les vaisseaux par les équipages, c’est alors que ce beau et grand spectacle, prenant de l’unité, inspire je ne sais quelle religieuse horreur... Plus d’une fois, même, dans ma première jeunesse, j’ai senti couler de mes yeux des larmes involontaires à la vue de ce tableau dont le sujet et les accessoires flattoient mes sens, s’emparoient de mon cœur, et me commandoient l’admiration ». Mais qu’il est difficile à l’homme des Lumières de passer de l’autre côté du miroir ! Les mentalités populaires lui échappent par définition.

LE BLOCAGE DES ETHNOTYPES INTÉRIEURS

Évidemment refusés par ceux qui sont censés en être les porteurs, ces ethnotypes entretenus par les Occitans les uns à l’égard des autres viennent se mêler à la distance sociologique pour brouiller la vision d’une langue des troubadours, commune aux Méridionaux, et d’une justesse de ton populaire. Ainsi des gavots, ceux de Berenger, aux vêtements et à la coiffure archaïque, sont de bons sauvages : « l’innocence et la douceur des mœurs antiques forment encore le caractère de ces peuples », que l’émigration seule corrompt. « L’idiome de ces montagnards n’est ni aussi riche, ni aussi doux que celui des rives du Rhône et des bords de la mer. C’est la fréquentation des Italiens et des Catalans, c’est le mélange des Grecs et des Français, qui a poli de bonne heure la langue des Marseillois et des Languedociens ».

Ainsi s’explique l’évidente contradiction des Provençaux de la "Baissa" (Achard et Bouche en particulier), qui à la fois reconnaissent dans le gavot provençal le conservatoire de la vieille langue et privilégient les dialectes côtiers, dont par ailleurs ils regrettent la déchéance : la péjoration sociologique bien connue de l’émigrant gavot, portée d’ailleurs par des Provençaux bien souvent descendants d’Alpins, se compense d’une différenciation ethnotypale et linguistique complexe qui fait du gavot, contre toute évidence, un homme de la Nature et non de la culture. Au même moment, le curé de Seyne-les-Alpes, Albert (14), souligne l’intégration aux mœurs modernes des gavots et leur non-arriération au regard d’autres régions non occitanes : « Les hommes de la campagne étoient autrefois habillés comme le sont encore aujourd’hui les paysans des environs de Clermont en Auvergne » : grand chapeau, rabat et casaque pendants, culotte large, gros souliers. C’est pourtant ainsi que les voit Berenger.

« Cet habillement si grotesque n’est plus du goût de nos habitans », conclut Albert. S’ils ne le parlent pas, eux au moins entendent le français : « Voyageant il y a quelques années, dans la Limagne d’Auvergne, je ne peux jamais me faire entendre aux paysans que je rencontrois le long de ma route : je leur parlois françois ; je leur parlois mon patois ; je voulois leur parler latin ; mais tout étoit inutile. Enfin, lassé de leur parler, sans pouvoir me faire entendre, ils me parloient à leur tour un langage auquel je n’entendois rien »  !

La différenciation des Provençaux de la "Baissa" est mise en place par Berenger dans le cadre de l’ethnotype commun (« plus étourdis que méchans, légers à la fois et passionnés, actifs, mais souvent sans dessein... ») - « Le ton est excellent dans Arles ; on n’y est ni altier comme à Aix, ni pétulant comme à Marseille, ni d’une vivacité brusque comme à Toulon : ce sont les mœurs languedociennes plutôt que les provençales, et la vivacité du caractère y est plus gracieuse et plus tempérée au par-tout ailleurs ».

Mais à vrai dire, pas plus que les Gavots, les Provençaux n’assument vraiment cette provençalité qu’ils sont censés détenir : celle de Marseille n’est plus qu’un mythe. « Que les temps ont changé !... notre patrie, asyle antique des mœurs et de la simplicité, est aujourd’hui le séjour du luxe et de la licence. Le luxe y confond tous les rangs ». Marseille n’est plus Marseille, et corrompt toute la Provence. Les Comtadins, plus tard tenants majeurs de la provençalité, sont vus de Nîmes (où les Cévenols relèvent de l’habituelle péjoration des montagnards)(15) comme entreprenants, remuants, et pour tout dire peu fiables : « lestes et rembrunis ; dissimulés, hardis, rusés ; ils s’adonnent volontiers à la boisson du vin et à celle de l’eau de vie ». C’est en définitive l’exclu, le méprisé, le Juif qui paradoxalement incarne le mieux cette provençalité introuvable : toute la Provence, aux fêtes calendales, se retrouve dans la brusque familiarité du bougon et sceptique Nanan (du célèbre noël de Saboly), mais Noël n’a qu’un temps !

LES MÉCOMPTES DU PAYSAGE

Le dernier obstacle dans l’adéquation de l’expression dialectale et des fantasmes provençalistes tient au rapport au climat, donc au paysage, dont l’ethnotype est censé émaner : ainsi Berenger ne retrouve pas, en fait, « les bords enchanteurs de la Sorgue et du Rhône » dans les rochers arides de l’arrière-pays de Toulon. D’où son double et très intéressant défaussage : le premier dans une pièce où il donne son véritable rapport au paysage estival, "saltus" et "ager", dans un rapport digne des peintres provençaux à venir, modeste élégie en provençal, mais unique dans son œuvre toute française, où le Toulonnais que je suis presque retrouve des pans entiers de l’imaginaire local (16). Second défaussage, plus radical, du rapport conventionnel au paysage : avec l’automne, Berenger fuit vers d’autres cieux plus doux, lassé de l’implacable tristesse du paysage calcaire, et du mistral. Vérité qui sera plus tard celle des encigalés de Paris, qui borneront leurs retrouvailles ethniques aux agapes estivales. Trahison assumée du Toulonnais d’Orléans : j’aime ma patrie, mais de loin. La vérité du paysage provençal est radicalement hostile à l’entreprise ethnotypale ou troubadouresque, elle passe par la vérité de l’œil, qui éclaire fugitivement un Berenger du sommet du Coudon.

LA VÉRITÉ DU THÉÂTRE

Les deux conceptions de la Langue, reflet de l’ethnotype climatique ou génie intfinsèque, national, ne pouvaient donc débloquer l’infériorisation diglossique. A cet égard, le théâtre est bon témoin : quand l’équivoque Marseillais Bonnet-Bonneville, acteur, auteur, gérant de salle, présente ses impromptus cérémoniels (17), le jeune matelot Jean Pierre, qui passe d’un mauvais francitan à un bon provençal, est porteur de tout l’ethnotype. “Estrambord”, fougue juvénile, vitalité incoercible mais sans agressivité, pétulance, goût de la plaisanterie, de la vie, amour, audace, et outrance par elle justifiée... Jean Pierre représente pour tout le public l’ethnotype dont chacun participe, mais dans la distance sociologique et amusée qui permet au bourgeois de s’y retrouver sans s’y perdre. Pelabon de Toulon qui donne en 1789 Lou Groulié bel esprit, pièce en provençal au succès inouï, n’emprunte ni aux situations diglossiques, ni au génie de la langue ou à l’ethnotype climatique : si le jeune matelot Tribor tient quelque peu de Jean Pierre, les Toulonnais qui l’entourent sont des contemporains normaux, au parler dépourvu de tout pittoresque intraduisible. Sans doute peut-on trouver là une des raisons de son succès, qui dépasse largement les limites de la Provence, au point que Lou Groulié est traduit en franco-provençal de Grenoble (Nous avons eu le bonheur de retrouver cette pièc rare).

LIMITES DE LA LANGUE

Les parlers dauphinois, pour nous nord-occitans ou franco-provençaux, ressortissent alors, malgré leurs différences, d’un même cadre provincial - on parle communément de « dialecte dauphinois », sans en fixer les limites nord, au point que l’ensemble, franco-provençal compris, apparaît souvent enclos dans l’ensemble d’Oc.

« Le patois, dans presque tout le département, a peu de différence ; le seul district de Nions et le Buis ont plus de ressemblance avec le provençal », écrit dans sa réponse à l’enquête Grégoire Colaud de la Salcette, un Briançonnais fixé dans la Drôme. Unité de l’ensemble nord-occitan et méconnaissance du franco-provençal. « On n’a point ou peu d’ouvrages patois, et qui sont sans valeur, excepté dans le département de l’Isère, où il existe, à Grenoble surtout, quelques ouvrages patois assez bons ». La création francoprovençale, quelle que soit la différence linguistique, est reçue comme référent culturel, dans la mesure où elle s’inscrit dans une tradition de création en dignité, celle de Millet. Pour autant, alors que le dauphinois des montagnes est reçu comme du celtique préservé par l’isolement et l’archaïsme, celui du bas pays (nord-occitan et franco-provençal confondus) est reçu comme, tout occitan qu’il soit, du français dégénéré. « Le patois a une origine très ancienne, et on ne saurait fixer son époque. Il dérive en totalité du français, à quelques mots près qui dérivent du latin » écrit Colaud de ce « sous-dialecte du Dauphiné ». Apparente contradiction, qui laisse au provençal et au languedocien le statut de langue de culture éventuelle, et enferme le dauphinois dans son impuissance : la référence grenobloise est d’autant plus importante qu’elle témoigne de la seule possibilité de prise en compte, la création littéraire. Le no man’s land nord-occitan s’ourle de deux franges porteuses de virtualités, et la moins étonnante n’est sans doute pas, compte tenu de la suite, celle du nord.

[...]

René Merle

NOTES

(1) Millot, Histoire littéraire des troubadours, Paris, Durand neveu, 1774. Papon,“Dissertation sur l’origine et les progrès de la langue provençale”, in Histoire générale de Provence, 1779 - Papon, « Observations critiques sur les trouvères et les troubadours », in Voyage en Provence, 2e éd., Paris, Montard, 1787.

(2) Les soirées provençales, ou Lettres de M. B. écrites à ses amis pendant ses voyages dans sa patrie, Paris, Nyon aîné, 1786..

(3) Papon, « Réflexions historiques sur la langue provençale ancienne et moderne », in Essai sur l’histoire de Provence, Marseille, Mossy, 1785)

(4) Observations sur les Trouvères, par l’éditeur des Fabliaux, (Legrand d’Aussy), Paris, 1781.

(5) Grégoire, Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française, Paris, Imprimerie nationale, an II (1794).

(6) Cf. la chanson patoise célèbre, in Estelle, roman pastoral, Florian, 1787, et le premier essai demeuré manuscrit de Fabre d’Olivet, Chr. Anatole, « Fabre d’Olivet, Força d’amour », Revue des langues romanes, 1970.

(7) « La langue gasconne, qui est composée de plusieurs dialectes tels que le toulousain ou langue mondine, le ramois, le provençal, le limousin et le béarnois », écrit Court de Gébelin au début de son manuscrit Essai sur la langue gasconne (papiers Seguier, bibl. mun. Nimes). Sauvages, dans son Dictionnaire languedocien (l 756, 1785), considère la langue d’oc « depuis Antibes jusqu’à Bordeaux », le Gapençais Rolland y situe clairement l’auvergnat, etc. Pour les Provençaux, la vision se rétrécit : Féraud envisage l’ensemble languedocien-provençal, Achard le seul provençal.

(8) Dictionnaire de la Provence et du Comté venaissin (Achard), t. I, Instructions préliminaires, Marseille, Mossy, 1785.

(9) Écrivain marseillais mort en 1748. Recuil de pouesies prouvençalos de M.F.T.G., Marseille, 1734 et 1763. Cf. préface.

(10) Lettres à Grégoire sur les patois de France, 1790-1794, Gazier, 1880.

(11) R. Merle, « Préfélibrige », Amiras, 13, 1986.

(12) Astier, Epitro à Mounseignour lou Comte de Prouvenço..., 1777.

(13). Lou Mariagi de Margarido (Routtier), Marseille, Mossy, 1781. Les bibliographies mentionnent la date de l’édition de 11781. Nous avons pu retrouver une édition de 1757. Cf. un extrait ci-dessous.

(14) Histoire géographique, naturelle, ecclésiastique et civile du diocèse dEmbrun (Albert, curé de Seyne, 1783).

(15) Le thème court de Vincens à Aubanel de Nimes.

(16) Elegio compousado su la mountagno de Coudoun en Prouvenço, Poésies de M. Bérenger, Londres, 1785, repris dans Les Soirées provençales. Cf. R. Merle, Inventaire du texte en provençal de la région toulonnaise, 1789-1851, 1986.

(17) La série commence en 178 1. avec Ce que esperavian pas, ou jean Pierre vengu de Brest.

Lou Mariagi de Margarido (Routtier)

Sc. II. Paupo Eissado (paysan de Moussu Coou Segu) :

« Ai ausi dire qu’au viei tems, / En coumun eroun tous lei bens ; / Qu’ensuite, si fet un partagi / Doou Tarradou et dei villagi. / Eis paisans, qu’éroun de gournaus, / Noun li douneroun gés d’houstaus. / Soun partagi fouguet la terro ; / Aquo assoupisse la guerro. / Mai leis moussus, que soun tous fins, / Nous pesqueroun din lou jambin ; / Arraperoun houstaus, bastidos, / Et leis fremos lei pu poulidos ; /Meteroun la man su l’argen, / Et à n’autres nous restet ren. / Au mai anan, au mai sian paurés ; / Foou que fouyen, fen lei reclaurés, / Et puis quand la recolto ven, / Nous arribo lou pu souven, / Qu’aven ni bla, ni vin, ni paillo, / Enca, nous tratoun de canaillo : / Disoun que sian tous de bregans. / Que soun à plaigné, lei paisans ! / N’autrés sian pas gens d’escritori. / Se noun. ero lou rooubatori, / (Diguet un jour moun signi-gran) / Lou paisan crebarié de fan. / Aquello résoun és seguro, / Es foundado su la naturo ; / Leis ben devoun estré en coumun. / Foou mangea la part de degun. / Lei moussus si soun fa escudello ’ / E n’autres sian à la gamello. »

On comparera cette pièce, à prendre évidemment aux différents degrés d’identification que propose la comédie, avec le paysan respectueux, et pétri de « provençalité » bonhomme, dans la pièce de Bonnet Bonneville proposée en l’honneur du Parlement de Provence en 1788.



Forum