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poirèm plus faire lo viatge
viatge
vèrs un païs de visc tèstas copadas
au pedestau de clàpa perdigau
d’un pauc mai mi fasiás paur
a tei pès lo diable chin jaçat
blède de pinhencs colòbre
a fach lo saut superior
e dins la lausa dòrme lo Barban
coma ai seuvas enterin que passan lei veituras
lei tartugas escondudas doblidadas dau temps
- René Merle - Texte (Modernitat/Modernité) - Lo Radèu de la Medusa 1992
“C’est donc là que ça s’est passé. L’Aire des Masques. Sous le vieux Castellas et ses pierres ébranlées au dessus du vide. Le Castellas des redoutables ancêtres celto-ligures, qui tenaient les hauteurs sêches et y dressaient des autels à tête de mort, surmontés de l’oie sacrée qui va vers le pays des ombres.”
René Merle, Treize reste raide, Série Noire, Gallimard, 1997.
Mon premier polar publié par L’Écailler du Sud, Opération Barberousse, porte en couverture la reproduction d’un tête trouvée dans les fouilles d’un oppidum salyen (Entremont, près d’Aix-en-Provence), ce qui, connaissant le milieu des amateurs de polars, n’était pas vraiment a priori un argument de vente.
Le lecteur a pu y suivre les tête-à-tête (si j’ose dire), de mon héros avec la tête qu’il a exhumée en fouillant un site oublié dans l’arrière pays de Toulon, et qu’il a bien familièrement baptisée Celto.
Cf :
- René Merle - "Opération Barberousse" - entame
Et parmi ceux qui m’ont fait le plaisir de me lire, quelques-uns se sont étonnés : “Mais enfin, Merle, on connaît tes intérêts et tes engagements, ton refus des passéismes d’enfermement et des racines chromosomiques... Franchement, qu’est-ce que tu nous fais avec ton guerrier celte, ou celtoligure ? D’accord, les Grecs de Massalia ont appelé Rome au secours pour écraser leurs voisins celtes. Mais ne serait-il pas politiquement plus correct de célébrer les noces de Protis, le chef des colons grecs, et de Gyptis, la princesse gauloise, métaphore de tous les métissages dont nous relevons et qui font la vertu de le cité ”.
Comme s’il fallait choisir... Massilia ou les Celtes, la Méditerranée ou les terriens des hauteurs... Comme si nous n’étions pas pris, et fort heureusement, dans un réseau de signifiants qui s’opposent et se complètent, dans un échange fécond... À quoi, parfaitement indifférents à cette dialectique, les réalistes du marché ajoutent : “Marseille est à la mode, Marseille fait vendre, et pas les Salyens... Arbore le drapeau bleu et blanc, sois fier d’être Marseillais et tiens-toi en là...”
Cependant que les vrais politiques s’énervent : “Attention, ton Amic, le maurrassien activiste d’extrême droite et provençaliste, tu finis par le rendre sympathique. Quand tu lui fais dire : “Je respecte la grandeur de Rome, mais tes Celto-Ligures qui peuplaient de crânes leurs portiques m’intéressent plus que les civilisateurs...”, on dirait que tu le prends à ton compte...”
Que répondre ? Pourquoi cet intérêt pour les Celtes de Provence ? Je ne peux que répondre que “Parce que ça me fait plaisir”.
Et que c’est un plaisir qui vient de loin. Un plaisir qui n’est pas vraiment nourri de connaissances historiques. Je ne suis en rien spécialiste des sociétés de l’Age du Fer en Gaule méridionale, de leurs contacts avec les Grecs, de leur anéantissement par Rome, même si je suis avec grand intérêt les progrès récents de l’archéologie. Au delà de la fondamentale imprégnation par les paysages de ces solitudes où jadis des hommes vécurent, mon plaisir est né de quelques images, de quelques pièces (Entremont, Roquepertuse) vues dans les musées d’Aix et de Marseille. Il ne s’agit en rien d’une quête de racines, ni du déchiffrement de structures sociales ou politiques révolues. Seulement le sentiment d’une antériorité qui interpelle. Le regard aveugle des statues ouvre sur d’autres mondes, naturels et surnaturels. Des mondes qui ne sont plus les nôtres mais qui concernent encore notre imaginaire. Plus que par les ouvrages historiques donc, cette donne fondamentale a été fécondée par la lecture de deux romans, tous deux écrits par des hommes du pays, baignés des paysages et des souvenirs qu’ils évoquent. Je les cite ici en ordre chronologique de parution.
À la fin des années 1960, je tombe par hasard chez un bouquiniste sur lou grand baus, de Jan-Peire Tennevin (Cavaillon, 1965). Un roman bilingue, provençal et français. J’essayais alors de récupérer le provençal entendu dans mon enfance chez ma grand-mère. J’ai acheté et ne l’ai pas regretté : une superbe initiation à la prose provençale. Mais ce roman à la fois réaliste et fantastico-historique (un paysan du terroir aixois qui, pour quelques jours, redevient le guerrier salyen qu’il a été au momen de la conquête romaine) m’a fasciné. Certes, je ne partage pas l’idéologie de Tennevin, et la métaphore qu’il file de la défense du terroir bien aimé contre tous les envahisseurs, avant-hier Rome, hier l’industrie, aujourd’hui la technocratie et le cosmopolitisme... Mais j’ai été très sensible à cette mise en abyme passionnée du passé celte et d’un monde rural en perdition, aux portes de nos cités. J’ajoute que le roman se trouve aisément aujourd’hui, puisqu’il vient d’être réédite : Jan-Pèire Tennevin, lou grand baus - lou Prouvençau a l’escolo, 2003.
Les années ont passé. En 1993, je reçois de Jean-Marie Lamblard, dont je connaissais déjà les intérêts historiques et linguistiques pour notre région, un roman tout juste publié chez Fédérop, Les guerriers nus. Un choc. Un puissant roman d’aventures, nourri d’une grande compétence d’archéologue et d’un amour désespéré de la justice, qui évoque le soulèvement celte contre Massalia, véritable guerre de libération nationale, perdue d’avance, mais combien enthousiasmante. Ce roman vient d’être réédité : Jean-Marie Lamblard, Les guerriers nus, Éditions Imago, Paris, 2005, avec un succès de critique plus que mérité. Cette superbe plongée romanesque éclaire ce que l’histoire (faite par les conquérants) nous révèle à peine, et que l’archéologie déchiffre. En sauvant de l’oubli cet épisode, J.M Lamblard noue implicitement ce combat désespéré des “guerriers nus” contre le conquérant à toute la chaîne des injustices et des colonisations. Ajoutons, pour souligner combien cet ouvrage articule ce passé à notre présent, que la couverture est de Ernest Pignon-Ernest. Une lecture indispensable.
On consultera également le site http://lamblard.typepad.com/ qui, loin d’être un site de fermeture, porte le beau titre de “Lettres de notre archipel”, l’archipel de toutes nos contrées, réelles ou imaginaires, et déjà celles de la Mare nostrum.
Post-scriptum. À propos de la langue.
Il est certes paradoxal de voir des défenseurs de la langue d’oc, fille du latin du colonisateur, exalter le colonisé. Mais regardons-y d’un peu plus près.
Ainsi, dans La Provence (3-8-2002), l’animateur du cours de provençal du Pontet (Vaucluse) explique : “La langue provençale a encore de beaux jours devant elle. Certains voudront l’assimiler à une composante de la langue d’oc. Nous ne pouvons nous ranger à ce point de vue, la langue provençale est une langue dont les racines remontent bien avant l’occupation romaine. Enrichie par l’apport du latin, elle constitue une langue à part entière que nous nous attachons à défendre en suivant les traces de Frédéric Mistral”.
Dans son ignorante cuistrerie, ce défenseur du provençal contre l’occitanisme croit faire œuvre pie en lui donnant des racines celto-ligures dont les spécialistes savent qu’elles se résument à quelques modestes étymons.
Tennevin a une approche bien plus intéressante. Son héros entend la première fois parler salyen : “une langue inconnue dont l’allure, cependant, avait quelque chose de provençal”. Mais bientôt le salyen lui revient, “la langue des poètes celtes, douce et lente, qui avait emprunté aux Ligures quelques reflets seulement du soleil méridional, luisant ici et là dans son débit brumeux”. Dans son fantasme (Eloi, paysan du terroir, et guerrier salien à la fois), ce que pointe clairement Tennevin à travers la différence des langues, c’est la permanence des hommes qui peuvent parler des langues différentes, qui peuvent assumer de douloureuses substitutions de langues, mais qui demeurent les mêmes hommes.
Je fais mien seulement de ceci un fait majeur, c’est qu’une langue n’est vraiment langue que parlée par des hommes, elle ne vit que par des hommes qui la parlent. Ce qui renvoie aux stérilités de l’érudition les amusantes spéculations en chambre des laboratoires de normalisation linguistique, et Dieu sait que la langue d’Oc en connaît, faute de connaître des locuteurs.