- René Merle - Le texte occitan (Sud-Est français) et francoprovençal de la période révolutionnaire (6) : L’idiome natal dans la crise fédéraliste et la victoire montagnarde, 1793-1794)

dimanche 17 février 2008.
 

René Merle - Le texte occitan (Sud-Est français) et francoprovençal de la période révolutionnaire (6). L’idiome dans la crise fédéraliste et la victoire montagnarde, 1793-1794

René Merle - “Le texte occitan et francoprovençal du grand Sud-Est (Provence, Bas-Languedoc oriental, Avignon et Comtat, Comté de Nice, Dauphiné, Forez, Lyonnais, Savoie, Suisse Romande ...”, Le texte occitan de la période révolutionnaire, Montpellier, Association Internationale des Etudes Occitanes, 1989, p.250-400.

On trouvera dans l’ouvrage, à la suite de cet article, de longs extraits ou la totalité des textes cités

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- René Merle - Le texte occitan (Sud-Est français) et francoprovençal de la période révolutionnaire (5) : 1791-1792 : la montée du jacobinisme populaire et l’idiome natal)

L’idiome natal dans la crise fédéraliste et la victoire montagnarde, 1793-1794

En dépit des fantasmes anticentralistes de bien des renaissantistes provençaux, il n’y a eu ni usage spécifique ni réévaluation de l’idiome par les fédéralistes. Ils y ont recouru, naturellement, dans la communication orale efficace. Ainsi, dans la région de Sisteron, où l’avocat Hodoul est un de leurs chefs, “ils avaient enchaîné la langue du peuple”, comme l’écriront les missionnaires. L’usage public est attesté dans les discours des commissaires marseillais envoyés dans le Vaucluse [1], dans l’Ouest des Bouches-du-Rhône, en mai 1793 : “coumo tout lou mounde entende pas lou frances, mi siou proupousa de vous dire 4 mots en bouen prouvençau, perque tout lou mounde, et touteis leis eimables citouyens que counposount aquesto aimablo assenblado pouesqu’un estre en meme de va entendre”, déclare le commissaire Martin à Salon. Le discours provençal, plus rond, plus fleuri que le propos français qu’il traduit, ne le trahit pas. Comme à Avignon, unité des citoyens, indivisibilité de la République, liberté, respect des personnes et des biens sont les thèmes majeurs.
Ces discours demeurent manuscrits, semble-t-il. Par contre, nous avons pu retrouver le texte imprimé du discours prononcé à Aix par le serrurier Dubois, donné lui aussi comme manuscrit. Le passage à l’impression ne relève pas de la communication efficace, comme les explications des fédéralistes devant des gens qu’ils veulent convaincre : ici, on reçoit à Aix, dans le cadre d’une fête civique, les délégués marseillais, auxquels on est acquis. Ce 3 mai, pour Dubois et les notables aixois, le provençal a une double valeur symbolique : d’une part il représente la légitimité de l’exercice de la souveraineté par les “Patriotes Républicains” de Marseille, initiateurs de la Révolution, d’autre part, il scelle l’unanimissme supposé entre les notables et la plèbe aixoise. La langue du peuple somme le peuple de se rallier à une entreprise qui n’est pas la sienne.
Mais significativement, ce même jour, la société des “Anti-politiques”, au recrutement populaire, s’exprime en français. Elle ne ressent nullement le besoin de prendre en compte, par le discours provençal, la dialectophonie de ses membres. On peut juger de l’écartèlement par deux exemples ; le jour de la fête, la section de la Liberté constate que “se trouvant composée de grand nombre de cultivateurs illitérés”, elle ne peut leur demander de signer. On arrêtera, quelques semaines plus tard, les pendeurs aixois du début 1793. L’accusation ne les fait parler qu’en provençal : “Ho ! ho ! avez encare ren vis, quand entendres diré que s’est trouva sur le cours plusieurs pendus : picaren leis marteau et creidaren Citoyen vous demandoun a la municipalita, descendrant lei couyons et craq danse la carmagnole. [...] O vous parlés pas sias un foutu aristocrate, sies dau palais est tou diré, daquelei gen daqui de cent n’en pendren nonante neuf” [2]. Dans ces conditions, la rhétorique bilingue de Dubois et son impression en colonnes symétriques ne témoignent que de la représentation imaginaire d’une communauté unie derrière ses notables.
Même dans le domaine de la chanson, le fédéralisme bourgeois n’apporte que des textes français. Ainsi ceux que Raynouard, négociant à Brignoles, fait circuler alors [3]. Il faut un Parisien, fixé à Fox-Amphoux, patrie de Barras, pour composer et chanter :
A la guillotine
La testo de Barras,
Li faran recata
Ce qua voulat à Digno
Et de sa testo nen jugaran ai quillos
[4].
Ce qui lui vaudra, devant le tribunal du Var, la peine de mort. Et quand la crise fédéraliste tourne à la trahison ouverte, c’est en français que l’on célèbre Louis XVII à Toulon.
La scène marseillaise aurait pourtant pu permettre une expression dialectale spécifique dans la crise fédéraliste : s’y retrouvent en effet, en ce début 1793, les deux plus connus des auteurs provençaux, Bonnet-Bonneville et Pelabon.
Le Groulié Bel Esprit de Pelabon a été un beau succès d’édition : publié à Avignon en 1790, il est réédité en 1792, puis en 1793 ; après la levée en masse de mars 1793, le chant du jeune matelot Tribor, quittant sa bien-aimée, de “Moun Rey mi dernando”, devient “La Natien mi dernando”[5]. Mais le modéré Pelabon quitte Toulon, dont l’atmosphère semble lui peser, pour le Grand Théâtre de Marseille, où il est machiniste. Il donne aussitôt sur cette scène une pièce patriotique en provençal, qui peut satisfaire son plaisir de langue, mais aussi dédouaner un Grand Théâtre accusé de modérantisme : il fallait bien cela pour que l’idiome apparaisse sur cette scène qui lui était, par définition, fermée. Le Journal de Provence écrit, sans autres commentaires, le 12 janvier 1793, “On a donné sur le Théâtre de la rue Beauvau, une petite pièce intitulée : “Les Sans-Culottes à Nice”, comédie en un acte, en vers provençaux & français, du cit. Pelabon, de Toulon. Il y a du sentiment, & sur-tout un patriotisme éclairé dans cette petite pièce, due à l’entrée de nos troupes à Nice. L’auteur a rempli dans sa comédie un rôle de Garçon Cabaretier, & ce n’est pas celui qui a été le plus mal joué ; le Public, après avoir vivement applaudi à tout ce que l’ouvrage offre de patriotique, en a témoigné sa satisfaction à l’auteur”.
Mais dans les mois de crise qui suivent, Pelabon ne prolonge pas, semble-t-il, cette exultation provençale.
De son côté, Bonnet-Bonneville ne semble plus provençaliser. Le 26 mars 1793, dans le Journal de Provence, il exalte la nécessité d’un théâtre patriotique, abandonnant le délassement aux “obstinés, égoïstes, insoucians”. Son opportunisme le fait triompher, dans l’épisode fédéraliste, avec L’Ami des Loix, pièce antimontagnarde de Laya. Les fédéralistes, maîtres de la scène marseillaise, n’ont donc rien fait pour poser, dans leur opposition à la capitale, une quelconque spécificité linguistique méridionale.
Du côté des Montagnards, il convient en matière d’utilisation de l’idiome, de tenir toujours compte de l’extrême tension dans l’objectif suprême, vaincre les ennemis de l’intérieur et de l’extérieur. Il ne saurait y avoir d’attitude univoque. Ainsi, au printemps 1793, alors que des sociétés populaires passent au français, près de Carpentras par exemple, à Thorame Haute (Basses-Alpes), il est décidé en mars 1793 d’utiliser le provençal, “attendu le peu d’usage que l’on a de la langue française qu’on ne peut s’énoncer dans cette assemblée qu’en langue vulgaire” [6]. Prime l’efficacité de l’appel à la levée en masse : le français peut alors s’imposer en médiateur des tensions et en agent d’autorité politique. Ainsi l’assemblée des sociétés populaires des Basses-Alpes (7-13 mars 1793) décide, à propos de l’adresse de la Convention sur la levée de 300 000 hommes : “L’assemblée prenant ensuite en considération l’article de la loi qui enjoint aux départements de faire traduire ladite adresse en langue vulgaire ; considérant que dans toute l’étendue du département des Basses-Alpes, les citoyens entendent la langue française ; qu’il est d’ailleurs infiniment plus facile aux curés et aux citoyens de traduire le français en l’ayant sous les yeux et de le rendre en langue vulgaire que d’en lire correctement une traduction ; que cette traduction ne pourrait qu’infiniment affaiblir l’énergie de cette adresse et diminuer l’effet qu’on a lieu d’en attendre. Que par conséquent cette traduction occasionnerait au département une dépense inutile”.
Pendant l’été 1793, il faut battre les fédéralistes marseillais, puis à l’automne ceux de Lyon, reprendre Toulon, maintenir les conquêtes des Alpes, renforcer l’armée des Pyrénées. L’appui du peuple est décisif, et, à l’évidence, est dialectophone. Les fédéralistes marseillais le savent si bien qu’avant l’arrivée des troupes montagnardes de Carteaux, fin août 1793, pour essayer de se faire pardonner, ils font proclamer aux carrefours la Constitution de 1793 en provençal [7].
L’oralité dialectale de la plèbe montagnarde se manifeste même dans Toulon dominé par les fédéralistes ; le 13 août, “divers individus ont parcouru la cité avec un ton moqueur et insultant, en chantant l’odieuse chanson, “nen pendran mai & ca”, ayant le sabre nud à la main et deux tambourins à leur tête” [8]. Cette spontanéité se manifeste naturellement dans les sociétés populaires montagnardes. A Marseille, sur la base de témoignages oraux, Mazuy atteste l’usage du provençal au club de l’oratoire, dans la ville vieille [9] : “L’a troou long-tem que lou pople es un ai, foou que vui garcé sa cooussane de caïre et qu’amouelle seis griffes dé lien !” déclare Garnier, ex-fédéré du 10 août. A Apt, le 12 septembre 1792, “un membre de l’administration du département de Vaucluse ayant obtenu la parole est monté à la tribune et y a parlé avec une énergie d’un véritable & bon Républicain et a ensuite fait lecture en patois intitulé journal de la montagne”... A Martigues, où l’on a voulu privilégier le français, il faut faire marche arrière en janvier 1794 : “Un membre observe que rapporter une de nos délibérations que nous avions vu qui portait qu’on ferait la lecture des papiers public tout en langue patoise était nécessaire, car, disait-il, il se trouve la majeure partie des membres de la société qui sont tous agriculteurs et qu’ils se plaignent n’y rien entendre en français. Cette motion ayant été appuyée, [il est] unanimement approuvé de la rapporter”.
Mais peut-on passer de cette oralité assumée à une écriture montagnarde ? Celle-ci est ponctuellement attestée tant qu’il faut bander les énergies contre les fédéralistes et surtout contre l’ennemi extérieur, jusqu’à la fin de 1793. Ainsi, par le Journal des Hommes libres, de Lavallée, que reprend le Courrier d’Avignon (4 Ventose, an II), la France entière sait que le jeune montagnard d’Avignon Viala est mort en provençal sous les balles marseillaises : “M’an pas manqua, dit-il, a quo es agau per la liberta. je ne traduirai pas cette phrase, cet enfant l’a rendue sacrée. Moré per la liberta, et il expire”.
Le 4 mai 1793, à la société jacobine de Lodève (Hérault), la séance est consacrée aux discours français appelant à la mobilisation contre l’Espagne. On tient à imprimer dans le compte rendu cette incidente dialectale : “Le citoyen Pierre Guiraud est monté à la Tribune, et a dit : Présidén démandé la paraula. Mé souï éngajat voulountairamén per déféndré la Patria, disou qué souï trop jouiné pér parti, à co sérié mé fa tort qué dé mén émpaja, préténdé parti, noun pas pér dons mésés, coumma lous autrés, mais jusqu’à cé qué à co siague finit, ou qué lou col sauté.
La Société a délibéré que ce sublime discours serait imprimé dans même idiome qu’il a été prononcé”
. (Il est vrai que l’on trouve ici Marc Villaret, orateur dialectal de 1790).
L’idiome, comme dans la crise de 1792, traverse le discours français d’un cri passionnel et galvanise les énergies. Il apparaît aussi dans la chanson montagnarde imprimée, pour célébrer les victoires de la fin de l’année sur les étrangers, les nobles, les prêtres ; ainsi éclatent à Valence et à Montpellier les mêmes imprécations amusées. L’Ouvergnas patriotou de Valence [10] chaudronnier ambulant familier à tout le Sud-Est, va refondre la “calotou”, les nobles et l’Espagnol dans la reprise du chant si connu, “Peiraou rou, estama”. A Montpellier, le commissaire de guerre sans-culotte Roch chante :
Lous noblés, lous émigras,
Tout aquélés scélérats,
Ahi ! ahi, ahi, ahi, la prétrailla,
Tombou sous la mitrailla
Dé nostrés saints canons
.
On célèbre même à Montpellier la naissance du calendrier républicain :
Que lou travail siégé quittat,
Es ioy lou jour de la década
...
Pascal M., qui rend compte des Obras de Rigaud dans L’Indépendant du 5 juin 1845, rappelle, en se proclamant toujours jacobin (alors que son ami Rigaud était girondin) ce rôle de la chanson “patoise”. Mais cet usage d’exultation et d’appel au combat n’est pas argumentatif, il suppose l’argumentation française, il occulte même les oppositions entre girondins et montagnards, en dressant le peuple contre les nobles, les prêtres et leurs alliés étrangers. C’est dire que le statut de l’idiome n’est pas celui d’un langue à part entière, sans être aucunement celui d’un patois méprisé.
La propagande montagnarde en 1793 ne semble avoir eu recours qu’au français dans la prose argumentative. Nous avons pu retrouver une curieuse entreprise des cordeliers : Le Père Duchêne arrivé dans les départemens méridionaux. La prose de ces quelques numéros, datant du siège de Toulon, est semée d’occitanismes emblématiques : “viedase” est le substitut systématique du célèbre “bougre”, le “napolitain a chié dans ses brayes”, on jure par “tron de Dieu”, etc. On dit au “viedase d’aristocrate” qui voudrait séduire une du peuple : “L’ase te foute avec ton paroli, ton air muscadin ; les filles des patriotes sont la récompense des soldats et des soutiens de la Patrie”. Mais dénoncer les “viédaseries des sectionnaires rebelles” ne fonde pas une politique linguistique ; ce francitan, dans lequel on peut reconnaître la plume du médecin Paris, d’Arles, et de son frère, président du club, ne convient pas véritablement de montagnarde, qui ne pouvait relever, en dignité, que du français national et, ponctuellement, de l’idiome.
Les positions changent à partir du rapport Barère, en janvier 1794. La populaire société des “Anti-politiques” d’Aix lui fait écho dès février : “Le président dit que la Convantion [sic] a rendu un décret par lequel établir des instituteurs pour apprendre la langue française invite tous les français a ne parler que sa propre langue” [11]. Le superbe occitanisme final souligne le drame de cette aliénation d’hommes du peuple à qui on dénie l’identité linguistique pour la projeter dans une identité métaphysique et culpabilisante. Après le rapport Grégoire, juin 1794, le dialectophone est sommé, par les bourgeois patriotes d’Entrecasteaux, de retrouver cette nature qui doit être la sienne, bien qu’il ne l’ait jamais connue. Certaines des formules du notable Jassaud, qui dirige le club, sont saisissantes. En passant au français, “nous nous assimilons à nos hautes destinées” !
“Délibéré, sur une invitation générale tendante à faire parler la langue dans toute l’étendue de la République, d’exiger rigoureusement des instituteurs de la commune l’accomplissement formel et efficace de cette obligation. Je triomphe aujourd’hui, a dit un des membres [de la société populaire] qui s’est levé pour prendre la parole, je triomphe de ce joug aimable et salutaire auquel on va soumettre les individus de la République française sans exception. Nous nous assimilons à nos hautes destinées. On n’entendra plus désormais grâce à nos observations en tout genre cet idiome lourd et assommant, ces patois très disséminés dans la République dont l’accent faisait perdre aux yeux de l’étranger qui nous fréquentait une partie de la gloire quelconque que nous nous sommes acquise et si nous ne pouvons marcher de pair avec les phenix de notre langue, nous aurons du moins, par le secours de l’habitude et l’étude des règles s’il est possible, l’avantage précieux et consolant de nous communiquer mutuellement nos pensées et de nous rendre à notre primitive origine”[12]. Pour ces fermes Montagnards, à l’emphase française quelque peu hésitante, au commencement n’était donc pas le Verbe provençal, mais bien le Verbe français qu’une aberration a occulté.
Peu avant Thermidor, le célèbre botaniste grenoblois Villars (né en Champsaur) écrit à Grégoire après un voyage dans les Hautes-Alpes : “Te voilà occupé maintenant de l’universalité de la langue française. Ce projet est digne du législateur philosophe, qui connoit l’art de bien instruire les hommes afin de pouvoir les gouverner. Je t’observerai à cet égard que les idiomes, comme les préjués religieux & populaires, sont plus enracinés parmi le peuple des valées des Alpes, parce qu’ils sont moins instruits, moins livrés au commerce de la société et moins fortunés. Partout, j’ai trouvé des enfants de 3 à 4 ans, sachant à peine parler, m’appeler du nom de citoyen. A l’expression pure & naïve de leurs bouches innocentes, j’ai reconnu le progrès de la révolution, le goût décidé des alpicoles pour la république, & leur confiance entière envers la convention nationale. Mais j’ai assisté à des séances de sociétés populaires, allant bien, dont les tribunes n’étaient pas souillées par l’ambition d’obtenir des places, ni les faveurs de la fortune & du public, parler encore le patois du Païs. (C’est un languedocien addouci, mêlé de mots celtiques). Je leur ai fait part de tes vues & de celles de la convention nationale concernant la langue française. Elles les ont trouvé justes & ont arretté de ne parler que françois dans leurs séances. Laissant libres néantmoins ceux qui ne pourroient s’exprimer de parler dans leur jargon, comme on nous permettoit de parler français dans les ci-devant universités pour répondre aux argumens surranés des professeurs” [13].
Villars est cependant dans une contradiction profonde : les fermiers, commerçants, rouliers des vallées se sont enrichis dans la Révolution, il les présente comme industrieux, sans morale, mais francophones. Les habitants de la montagne, dialectophones, sont francs, loyaux, mais non éclairés. Une victoire du français qui ne s’accompagnerait pas de celle de la morale ne pourrait donc amener “cette probité franche & républicaine que je n’ai remarqué que dans les petites vallées suisses”.
Les Montagnards auraient-ils eu les moyens d’appliquer cette nouvelle politique, que Thermidor interrompra ? L’accès aux responsabilités de cadres populaires la rendait, objectivement, difficile. Ainsi, on ne trouve plus d’intervention provençale dans les registres de la société d’Apt, mais un français bien mal dominé : “ona fait lecture dune lettre du frere gabriel qui amis les vrais sen culaute dan toute la plus vive des reconoit ssence...” (6 nivôse an II). Quant à la société aixoise des “Anti-politiques”, une des premières à passer au français, c’est en provençal, pour plus de précaution, que les autorités lui communiqueront sa dissolution, après Thermidor [14].
Le signe le plus visible de cette hostilité à l’idiome natal semble être l’initiative marseillaise d’interdire le théâtre en provençal : “Ensuite de la lecture d’une motion faite à la société populaire par le citoyen Laugier [président du tribunal populaire] tendant à ce que la comédie intitulée “Maniclo ou le groulier bel esprit” soit rayée du répertoire des pièces à cause de son immoralité, le conseil a délibéré d’écrire aux directeurs des théâtres pour interdire les représentations des pièces en idiome provençal, l’unité des français devant exister jusqu’en leur langage” [15]
Mais il faut remarquer que la décision date du 23 floréal an II, peu avant Thermidor ; que, depuis la reprise de la ville par les Montagnards, en août 1793, les deux théâtres ne cessent d’être agités. Aux tumultes traditionnels s’ajoutent des chahuts politiques et les autorités exercent une surveillance suivie sur les salles et sur le répertoire. La presse montagnarde ne cesse d’exiger que le théâtre soit l’école des mœurs et du républicanisme. Aussi, de novembre 1793 à mai 1794, de nombreuses pièces françaises sont interdites, dont le Mariage de Figaro. La mesure ne touche le théâtre provençal qu’en mai 1794, dans l’extrême crispation à l’égard de tout ce qui est hors jeu du processus révolutionnaire. On peut également penser que les engagements modérés de Pelabon ont pesé dans la balance. Cependant - mais date-t-elle d’avant ou d’après Thermidor -, nous avons pu retrouver une édition du Groulié datant de cette année de l’interdiction.
Il est d’ailleurs frappant, en illustration de ces ambiguïtés qu’il faut déchiffrer avec prudence, de constater que cette période de crispation montagnarde d’avant Thermidor est aussi, paradoxalement, libération de la pulsion d’intérêt pour l’idiome. Montpellier publie dans un même opuscule une pièce de Rigaud datant d’avant 1789 et son Aristocratîa de 1790 : curieux amalgame du plaisir le plus apolitique qui soit et de l’engagement. L’ouvrage figure dans les papiers de Grégoire, ce qui semble donc bien dater la publication d’avant Thermidor. On trouve dans ces mêmes papiers un important dossier du Marseillais Achard, transmis en mai 1794, Il propose la publication d’une syntaxe provençale et d’un recueil des auteurs provençaux, parmi lesquels il cite, abondamment, l’architecte Dageville que la Terreur marseillaise exécute en 1794 !
Certes, l’écriture familière dialectale n’avait jamais cessé, depuis 1789, les preuves manuscrites en témoignent 87. Mais elle n’avait pas risqué la publication. Rigaud et Achard, engagés dans le processus révolutionnaire, sans adhérer au radicalisme montagnard, ont estimé sans doute que l’enquête Grégoire et même le rapport étaient à leur façon reconnaissance de l’idiome. La reprise de publication “littéraire”, évidente dans le défoulement d’après 1797, est donc déjà initiée, de façon surprenante, l’année même de la Terreur et de la campagne contre l’idiome. Il est vrai que l’usage de l’idiome, par ses ambitions littéraires, laisse entièrement au français la sphère qu’il réclame de la compréhension et de l’application de la loi.

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NOTES

[1] P. Charpenne, Les grands épisodes de la Révolution dans Avignon et le Comtat, Avignon, 1901.
[2] Jacques Guilhaumou, art.cit.
[3] E. Poupé, Chansons anti-montagnardes, Draguignan, 1910.
[4] E. Poupé, Le tribunal révolutionnaire du Var, Draguignan, 1912.
[5] Sur Pelabon, cf. R. Merle, op.cit.
[6] Cf. régis Bertrand, art.cit.
[7] Cf abbé Bargès, Histoire de l’église d’Auriol et de son clergé pendant la Révolution française, Paris, 1888.
[8]- Arch. comm. Toulon.
[9] Mazuy, op, cit.
[10] Cf. Philippe Martel, “Au Nord rien de nouveau”, Cahiers critiques du Patrimoine, 2, 1986, p. 125-140.
[11] A.D.b.d.Rh.
[12] Le texte a été transmis par l’instituteur provençaliste Trotobas à E. Poupé, qui le publia in Mémoires de l’Institut de Provence, 1925. Le club est tenu par les Jassaud, magistrats et notables locaux.
[13 ] Bibl. nat. N.A. Fr 2798 f° 70 sq.
[14] Bizos, “Le District d’Aix”, Rev. Fr. 1887.
[15] Arch. comm. Marseille.



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