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Lengas revue de sociolinguistique, 31, 1992
Première partie
La longueur de cet article fait qu’il est présenté en deux parties.
Plan de l’article :
1 - L’événement de La Salette.
2 - La Dame a parlé "patois"
3 - Le discours "patois" dans les relations et les publications
4 - L’initiale confusion des langues
5 - La discussion autour du discours "patois" et le statut du "patois".
On trouvera les parties 3 - 4 - 5 dans l’article :
- René Merle, "1846, L’apparition de La Salette et le "patois". Étude des textes", Lengas revue de sociolinguistique, 31, 1992 - Seconde partie
L’événement de La Salette (canton de Corps, Isère), a suscité une abondante littérature, apologétique ou critique. Le meilleur moyen de l’aborder est sans doute l’indispensable dossier documentaire, biographique, bibliographique, rassemblé par l’archiviste des Missionnaires de N-D de la Salette à Rome, Jean Stern.
(Jean Stern, La Salette. Documents authentiques : dossier chronologique intégral, Condé, Desclée de Brouwer t.I, 1980, t.II, 1984).
J’utilise ses deux premiers tomes, ainsi que l’important fonds de publications et de manuscrits de la bibliothèque municipale de Grenoble.
Historien des usages linguistiques, je ne veux évoquer ici (en dehors naturellement de toute analyse et polémique sur l’apparition), que la place tenue par le “patois”, comme disent les contemporains, dans l’écho initial de l’évènement, de la fin de 1846 au début du Second Empire. Un “patois” dans lequel il est aisé de reconnaître une forme septentrionale de l’occitan alpin (les parlers francoprovençaux apparaissent à une vingtaine de kms au nord de Corps).
Mais, puisque par définition, une langue n’est vive que par et dans la bouche des hommes, ma pensée et mon émotion vont, à travers cette étude, à ces deux petits dont le destin dévia en ce jour de septembre 1846 : la crasse humide du taudis, l’immensité des alpages, l’ignorance et le “patois”, à quoi pouvaient se borner leurs jours, font place à l’école française, au séminaire que l’on quitte pour une vie cahotique et brisée, au couvent où la mystique délire.
(on retrouvera les éléments de cette partie 1 dans l’article historique :
- René Merle - Un regard sur l’Événement de La Salette, 1846-1852
La Salette-Fallavaux (Isère), 734 habitants au recensement de 1846, un bout du monde entouré de hauts sommets. Ce chapelet de hameaux, deux communes depuis peu fusionnées, est relié à Corps et au monde par quelques kms de mauvais chemin muletier non carrossable, et près de 1000m de dénivellation : Corps (Isère), dans la vallée du Drac, 1451 habitants en 1846, est un gros bourg-étape sur la route Grenoble-Gap, tout près de la limite départementale avec les Hautes-Alpes. Cette montagne est pauvre et surpeuplée.
À la Salette, le dimanche 20 septembre 1846, le vieux curé Jacques Perrin, dans un prône semble-t-il assez incompréhensible aux auditeurs, évoque la rencontre miraculeuse qu’auraient faite la veille deux petits bergers, Mélanie, 14 ans, et Maximin, 11 ans, qui gardaient les vaches dans la montagne loin du village, à 1800 m d’altitude. Deux enfants de Corps, qui, loués à des cultivateurs du hameau des Ablandens, un des plus hauts de la Salette, soulagent ainsi leurs très pauvres familles. Mélanie Mathieu (Calvat), est née à Corps le 7 novembre 1831. Maximin Giraud est né à Corps le 26 ou 27 août 1835.
Le samedi soir, Maximin a parlé à son patron, Pierre Selme dit le Brouït, de la rencontre d’une belle Dame, qui leur a parlé. On interroge Mélanie, qui est allée soigner le bétail à l’étable de son employeur, Baptiste Pra, dit Caron. Elle confirme. On ne la prend pas au sérieux, mais la mère de Caron dit que peut-être la Dame était la Sainte Vierge. Le dimanche on envoie Mélanie chez le curé, qui parlera donc au prône de l’apparition.
Le soir, le maire de la Salette, désireux d’arrêter la rumeur, se rend chez les employeurs. Maximin est descendu à Corps. Le maire menace Mélanie, lui offre de l’argent pour qu’elle se taise.
Mais, depuis Corps, son marché, son école religieuse, la nouvelle se diffuse oralement dans la région. La Vierge est apparue à deux bergers. Les visiteurs affluent, des signes, des guérisons sont constatés, voire des punitions : une enfant est ébouillantée accidentellement après que son père ait nié l’apparition.
Le curé de Corps, l’abbé Mélin, informe le 4 octobre (Evêché de Grenoble, fonds de La Salette. Texte in Stern, op.cit. t.I, p 51-52) Philibert de Bruillard, évêque de Grenoble, dont dépendent Corps et La Salette. Les deux enfants ont rencontré “une Dame, d’assez haute taille, vêtue de blanc, portant une croix éblouissante sur la poitrine, et resplendissante elle-même d’un vif éclat. /.../ La peur les empêchant d’avancer, elle s’est levée et les a invités à s’approcher sans crainte. Quand ils ont été tout près, et en face de cette dame, ils ont entendu sortir de sa bouche des paroles étonnantes. Son Fils est irrité, il veut écraser les hommes, elle ne peut plus soutenir son bras. Ce qui provoque sa colère au suprême degré, ce sont : les travaux du dimanche, l’éloignement, la désertion des églises de la part des hommes, les blasphèmes qui s’entendent sur les grandes routes, la négligence, l’abandon de la prière. L’année dernière les hommes ont été avertis par la maladie de la pomme de terre, ils n’en ont pas fait cas. Cette année sera plus mauvaise encore, et s’il n’y a pas retour vers Dieu, l’année prochaine il y aura une famine horrible. Ordre formel de la part de cette Dame à ces deux enfants de faire savoir tout cela à tout son peuple. Après quoi elle s’est éloignée de quelques pas, s’est élevée de terre, et a disparue à leurs yeux étonnés”.
Le message rejoint directement les préoccupations des habitants de La Salette et de de Corps. L’année a été très dure pour ces populations montagnardes : récoltes de blé insuffisantes, maladie de la pomme de terre. (Cf. Philippe Vigier, La Seconde République dans la région alpine, Paris, P.U.U.F, 1963).
La mortalité augmente, particulièrement la mortalité infantile. On craint, à juste raison, l’hiver qui s’annonce. Mélin a prêché une semaine avant l’apparition, dans une chapelle entre Corps et la Salette, pour que les prières des paroissiens protègent les récoltes (Stern, op.cit.t.I, p 33-34).
Le message rejoint aussi les préoccupations de l’abbé Mélin, qui n’a cessé de dénoncer l’impiété, l’irrespect manifestés par la majorité de ses concitoyens. Dénonciations soutenues par les religieuses-enseignantes de la Providence, et par l’influente archiconfrérie du Saint et immaculé cœur de Marie pour la conversion des pécheurs. Il existe donc à Corps, face aux ouailles défaillantes, et aux protestants majoritaires dans le canton de Mens, de l’autre côté du Drac, un mouvement marial que le message ne peut que combler.
Mais pour l’heure l’évêque interdit que l’on parle en chaire de l’événement, déjà répandu dans la région par une feuille de colportage. Il demande information à deux commissions, une de chanoines, une de professeurs du grand Séminaire. Mais le vénérable évêque (il est né en 1765 à Dijon, et a traversé durement les orages de la Révolution) est déjà favorablement impressionné.
Passées les rigueurs de l’hiver, pélerinages, guérisons reprennent. Dans le premier semestre 1847, brochures et feuilles de colportage font connaître l’apparition à toute la France. Sont annoncées des punitions et récompenses inouïes que Mélin ne mentionnait pas : les enfants de moins de sept ans mourront par un tremblement de tout le corps, les adultes par la famine. Il ne faut pas semer, mais si le peuple fait pénitence, les rochers se changeront en monceaux de blé, et les pommes de terre viendront sans semence. Les autorités civiles s’en émeuvent car le message est de nature à troubler l’ordre public alors que dans ce dur hiver 1846-1847 la crise économique et la disette suscitent un peu partout des troubles graves.
Après les conclusions, prudentes, des commissions, l’évêque ordonne alors une enquête : menée dans le second semestre 1847 par un de ses proches collaborateurs, l’abbé Rousselot, chanoine, professeur au séminaire diocésain de Grenoble, elle aboutit dans l’été 1848 à la publication officielle du rapport Rousselot, qui fixe la “vulgate” de l’apparition. (Jean Rousselot, La vérité sur l’événement de la Salette du 19 septembre 1846, ou Rapport à Mgr l’évêque de Grenoble sur l’apparition de la Sainte Vierge à deux petits bergers, Grenoble, Grand Séminaire, Carus, Baratier, 1848).
On peut y lire deux textes en occitan alpin, en un temps où ce parler est pratiquement absent de la publication. (Cf. textes infra).
Mais lors des conférences qui examinent ce rapport fin 1847, une minorité a refusé une approbation totale et un opposant résolu, J.P.Cartellier, curé à Grenoble, va affirmer publiquement son opinion.
Cependant qu’avec la caution de l’évêque le culte marial se développe à la Salette, la révolution de 1848 et les luttes politiques gauchissent quelque peu le sens de l’événement : apparaît, notamment autour du pseudo baron de Richemont, un aventurier se faisant passer pour Louis XVII, une exploitation politique de l’apparition et des secrets que la Vierge aurait confiés à chacun des enfants.
Les opposants ne voient d’autant plus dans l’apparition que rencontre prosaïque, ou machination. Ils s’appuient sur une rétractation, controversée, de Maximin. (Bez (l’abbé), M.Viannay, curé d’Ars, et Maximin Giraud, berger de la Salette, ou la vérité récupérant ses droits, Lyon, chez les principaux libraires, 1851).
L’évêque de Gap, initial partisan, devient opposant déclaré. La polémique est vive après les attaques auxquelles se livrent l’abbé Cartellier, opposant depuis 1847, et l’abbé Déléon (frappé d’interdit en 1852). ((Déléon et Cartellier), La Salette devant le pape ou rationalisme et hérésie découlant du fait de la Salette, suivi du Mémoire au Pape par plusieurs membres du clergé diocésain, Grenoble, 1854 - Donnadieu (pseudonyme de l’abbé Déléon), La Salette-Fallavaux (Fallax-vallis) ou la vallée du mensonge, Grenoble, Redon, 1852-1853).
Attaques d’autant plus remarquées que le turbulent abbé Déléon a été un actif militant de la cause bonapartiste. (Claude Joseph Déléon dirige le journal L’Union dauphinoise, qui assure la victoire de Louis-Napoléon dans l’Isère en décembre 1848. À 17 ans, il avait escorté l’Empereur dans son retour de Vizille à Grenoble).
Est mise en cause une pieuse demoiselle de bonne famille, Constance de Lamerlière. Née en 1790, elle a passé une grande partie de son existence dans des couvents de Grenoble. Fidèle de Notre Dame du Laus (Hautes-Alpes), pélerinage qui a pour origine une apparition de la Vierge, elle veut fonder une association religieuse dite de la Sainte Famille. Mais en août 1846, son exaltation amène sa sœur et son beau-frère a demander une mise en tutelle.
Mlle de Lamerlière a été remarquée à Tullins (Isère) où elle réside, et dans son voyage Grenoble-Corps-Gap au moment même de l’apparition : son costume, celui-là même de la Dame, son langage exalté ne sont pas passés inaperçus. Tout s’expliquerait donc très simplement par la “promenade d’une ancienne religieuse illuminée”, deux bergers “pauvres ignorants grossiers /.../ ont une conversation de quelques minutes avec une dame au costume excentrique, au langage plus exotique encore” (Déléon et Cartellier, op.cit). La pieuse demoiselle lie conversation en parlant des difficultés du temps, puis fait aux enfants l’habituelle leçon sur l’observance des devoirs religieux. (On peut lire ainsi le récit de la pieuse Marquise de Monteynard, qui rencontre les enfants le 29 septembre 1846, au retour d’un pèlerinage à N.D. de Laus : Stern, op.cit. t.I, p91).
Sans émotion particulière, ceux-ci passent l’après-midi avec le troupeau ou à jouer, et le soir rapportent le fait à leurs maîtres qui n’en font pas cas, mais les ecclésiastiques, le curé de Corps Mélin au premier chef, voient la Vierge dans la Dame. Le récit de l’apparition est mis en forme à partir de thèmes répandus, comme ceux des lettres “tombées du Ciel” ou lettres de Jésus-Christ (tôt mises en cause par la presse), dont la formulation se retrouve parfois textuellement dans le propos attribué aux enfants. (Cf. Le Censeur de Lyon, 2 mai 1847. Sur ces lettres, cf. le dossier de Stern, op.cit. t.I, p.91).
Les défenseurs de l’apparition demandent comment, vu son âge et sa corpulence, la demoiselle aurait pu se grimper à 1800 m d’altitude, à quatre heures de marche de Corps, et ce sans être remarquée dans une montagne bien fréquentée : bergers, faucheurs, etc.
Mlle de Lamerlière intente à ses accusateurs un procès pour diffamation. Les tribunaux de Grenoble la déboutent en 1855, et en 1857 (son avocat est alors Jules Favre).
Ces polémiques n’empêchent pas le culte, officialisé en 1851, de se développer sur les lieux de l’apparition où dorénavant s’élève une basilique.
On ne trouvera pas ici l’examen critique des sources manuscrites, examen qui sera l’objet d’une publication ultérieure. Nous nous interrogeons seulement sur la place du “patois” et le sens que lui donnent les contemporains. D’autant que ce sens contraste singulièrement avec celui que de modernes défenseurs de la langue d’oc ont pu proposer.
Ainsi, à l’occasion de l’année mariale, et soutenus par l’intercession divine, un mensuel provençaliste écrit du message délivré “en dialèite prouvençau de gavoutino” par la Vierge : “Sèt cop pèr lou mounde la Maire de Diéu a pres la paraulo, e dos cop l’a fach en lengo d’Oc. Diéu es Diéu i’a pas d’asard. Nosto lengo a belèu bèn uno valour sacrado”. (Bernat Giely, « L’annado marialo et lou secret de la Saleto. Revelacioun », Prouvènço d’aro, 9, 1987).
Le message rendu public en 1848 est accompagné d’extraits des “secrets” révélés ultérieurement, proposés en clés de géo-politique contemporaine.
Distancié de la donne sacrée, le rédacteur d’un mensuel occitaniste voit plutôt dans l’usage de l’occitan confirmation nationalitaire : “La Bonne Mère a parlé occitan aux Occitans à Lourdes et à la Salette. Elle parle sûrement corse aux Corses. Ainsi le Conseil constitutionnel ne peut comprendre ce qu’elle leur dit”. (Armand Martel, « Pour qui roule la Bonne Mère », Aquò d’Aquí, 57, 1991).
Dignification de la langue, ou révélation nationalitaire ... Si tel est le sens de l’événement, disons tout de suite qu’il n’a pas été évident aux contemporains.
Voici le récit donné au lecteur de 1848 par la “vulgate” ecclésiastique du rapport Rousselot de 1848, dont la couverture porte la citation significative : “Il y a de l’honneur à découvrir et à publier les œuvres de Dieu”, Tob.XII.17.
Après leur frugal repas de midi, les enfants se reposent.
“Nous nous étions endormis ...Puis je me suis réveillée la première, et je n’ai pas vu mes vaches. J’ai réveillé Maximin. Maximin, j’ai dit, viens vite, que nous allions voir les vaches. Nous avons passé le ruisseau ; nous avons monté vis-à-vis nous, et nous avons vu de l’autre côté nos vaches couchées. Elles n’étaient pas loin. Je suis redescendue la première, et lorsque j’étais à cinq ou six pas avant d’arriver au ruisseau, j’ai vu une clarté comme le soleil, encore plus brillante, mais pas de la même couleur. Et j’ai dit à Maximin : Viens vite voir une clarté là-bas ! Et Maximin est descendu en me disant : Où elle est ? Je lui ai montré avec le doigt vers la petite Fontaine, et il s’est arrêtée quand il l’a vue. Alors nous avons vu une Dame dans la clarté. Elle était assise la tête dans ses mains. Nous avons eu peur. J’ai laissé tomber mon bâton. Alors Maximin m’a dit : Garde ton bâton, s’il (sic) nous fait quelque chose, je lui donnerai un bon coup”.
Nous donnons ici (dans l’article de Lengas) en reproduction photographique la suite du récit des enfants tels que le présente le rapport Rousselot : récit de Mélanie (p.54-59), récit de Maximin (p.66-69).
[Nous respectons l’usage des italiques dans la relation. Nous donnons en caractères gras le récit des deux enfants. R.M]
Récit de Mélanie :
p. 54
Puis cette Dame s’est levée droite, elle a croisé les bras, et nous a dit : « Avancez, mes enfants, n’ayez pas peur, je suis ici pour vous conter une grande nouvelle ».
Puis nous avons passé le ruisseau ; et elle s’est avancée jusqu’à l’endroit où nous étions endormis. Elle était entre nous deux ; elle nous a dit en pleurant tout le temps qu’elle nous a parlé (j’ai bien vu couler ses larmes) :
« Si mon peuple ne veut pas se soumettre, je suis forcée de laisser aller la main de mon fils.
Elle est si forte, si pesante, que je ne peux plus maintenir.
Depuis le temps que je souffre pour vous autres ! Si je veux que mon fils ne vous abandonne pas, je suis chargée de le prier sans cesse.
Et pour vous autres, vous n’en faites pas cas.
Vous aurez beau prier, beau faire, jamais vous ne pourrez récompenser la peine que j’ai prise pour vous autres.
Je vous ai donné six jours pour travailler, je me suis réservé le septième, et on ne veut pas me l’accorder. C’est ç’a [sic] qui appesantit tant la main de mon fils.
Ceux qui conduisent les charrettes ne savent pas jurer sans y mettre le nom de mon fils au milieu.
Ce sont les deux choses qui appesantissent tant la main de mon fils.
Si la récolte se gâte, ce n’est rien qu’à cause de vous autres. Je vous l’ai fait voir l’année passée, par les pommes de terre ; vous n’en avez pas fait cas. C’est au contraire, quand vous trouviez des pommes de terre gâtées, vous juriez, vous mettiez le nom de mon fils. Elles vont continuer, que [en italique dans le texte] cette année pour Noël, il n’y en aura plus.
p.55
Et puis moi, je ne comprenais pas bien ce que cela voulait dire des pommes de terre (1).
[Note de la relation : ] (1) A Corps, et dans beaucoup de parties du Dauphiné, les pommes de terre s’appellent truffes.
J’allais dire à Maximin ce que çà [sic] voulait dire des pommes de terre ; et la Dame nous a dit :
« Ah ! mes enfants, vous ne comprenez pas, je m’en vais le dire autrement. » Puis elle a continué :
Mélanie continue effectivement son récit en patois. Nous mettons ce patois en regard du français.
« Si las truffas se gastoun eï rien que per vous aoutres ; vous öou aïou fa veyre, l’an passa, n’aïa pas vougu fas conti ; qu’éra öou countrère, quand troubava de truffas gastas djurava, l’y bitava lou nouc de moun fis öou mey ».
« Si les pommes de terre se gâtent, ce n’est rien que pour vous autres. Je vous l’ai fait voir l’an passé ; vous n’en avez pas voulu faire cas. Que c’était au contraire ; quand vous trouviez des pommes de terre gâtées, vous juriez en y mettant le nom de mon fils au milieu. »
« E van continua, qu’aqèy an per tsalendas n’y öouré plus. »
« Elles vont continuer ; que cette année pour la Noël, il n’y en aura plus. »
« Si ava de bla, föou pas lou semenas, que tout ce que semenaré las bestias vous lou mendjarein, é ço que vendré tombaré tout en poussièra quant l’éyquoïré. »
« Vendret una granda famina ».
« Il viendra une grande famine ».
« D’avant que la famina vène lou maris öou dessous de sept ans prendren un tremble, muriren entre las mas de las personnas que lou tendren, é lous äoutres faren leur penitença de famina . »
« Avant que la famine vienne, les enfants au dessous de sept ans prendront un tremblement et mourront entre les mains des personnes qui les tiendront ; les autres feront pénitence par la famine ».
p.56
« Las nouzes vendren boffas, lous rasins puriren ».
« Les noix deviendront mauvaises, les raisins pourriront ».
« Si se couvertissoun, las peyras, lous routsas seren de mounteous de bla, las truffas seren ensemensas per las terras ».
« S’ils se convertissent, les pierres et les rochers se changeront en monceaux de blé ; et les pommes de terre seront ensemencées par les terres ».
« Fasa bian vouatra priéra, mous marris ? »
(Note R.M : « marris » était précédemment noté avec un seul « r »).
« Faites-vous bien votre prière, mes enfants ? »
« Tous deux nous avons répondu : Pas guaïre, Madama ».
« Tous deux nous avons répondu : Pas guère, Madame ».
« Tsöou bian la fas, mous marris, vèpre è mati, quant diria öoumen qu’un Pater é un Ave maria, quant pouiré pas mey fas ; é quant pouiré mey fas n’en maï dire ».
« Il faut bien la faire, mes enfants, soir et matin. Quand vous ne pourrez pas mieux faire, dire seulement un Pater et un Ave Maria. Et quand vous aurez le temps, en dire davantage ».
"Vaï que quaouqua fena un paou d’iadje à la messa, lous aoutres trabailloun tout l’stiou la dimentsa ; é l’hiver quant saboun pas que fas lous garçous van à la messa per se mouquas de la relifjiou ; é la careyma van à la boutsaria couma lous tsis".
"Il ne va que quelques femmes âgées à la Messe ; les autres travaillent le Dimanche tout l’été, et l’hiveer quand ils ne savent que faire, les garçons ne vont à la messe que pour se moquer de la religion. Le carême, on va à la boucherie comme des chiens".
"N’ava djis vegu de bla gasta, mous marris ?"
"N’avez-vous pas vu du blé gâté, mon enfant ?"
"Maximin répondit : Oh ! nou, Madama. Moi je ne savais pas à qui elle demandait cela, et je répondis bien doucement : Nou, Madama, n’ai dgis vëgu".
"Maximin répondit : Oh ! non, Madame. Moi je ne savais pas à qui elle demandait cela, et je répondis bien doucement : Non, Madame, je n’en ai pas encore vu".
p.57
_ "E vous, moun marri, n’en deva bian avé vegu, un viadje vès lou Couïn embe vouètre païre".
"Vous devez bien avoir vu, vous mon enfant (en s’adressant à Maximin), une fois vers la terre du Coin, avec votre père :"
"Que lou mestre de la peça, que disia à vouètre païre d’anas veyre soun bla gasta, é pey lé anéra tous doux, prenguera dous tréis éipias de bla din vouatras mas, las froutera, e tseyguet tout en poussièra, é pey vous n’entournera ; quant era plus que dimé houra luen de Couarp vouetre païre vous beyllé una péça de pa en vous disant : Té moun marri, mendja encas de pa aqueytan, que sabou pas qui n’en vaï mendjas l’an que ven, si lou bla countinua couma quo ?"
"Le maître de la pièce dit à votre père d’aller voir son blé gâté ; vous y êtes allés tous les deux. Vous prîtes deux ou trois épis dans vos mains, les froissâtes, et tout tomba en poussière ; puis vous vous en retournâtes. Quand vous étiez encore à demi-heure de Corps, votre père vous a donné un morceau de pain et vous a dit : Tiens mon enfant, mange encore du pain cette année ; je ne sais pas qui en mangera l’année prochaine, si le blé continue encore comme ça".
"Maximin a répondu : - Oh ! si Madama, m’en rappellou avus, adés me n’en rappellavou pas".
"Maximin a répondu : Oh ! oui, Madame ; je m’en souviens à présent, tout à l’heure, je ne m’en souvenais pas".
Après cela, la Dame nous a dit en français :
"Eh bien, mes enfants, vous le ferez passer à tout mon peuple".
Elle a passé le ruisseau et nous a retourné dire : "Eh bien, mes enfants, vous le ferez passer à tout mon peuple". Puis elle est montée jusqu’à l’endroit où nous étions allés pour regarder nos vaches.
p.58
Elle ne touchait pas l’herbe ; elle marchait à la cime de l’herbe. Nous la suivions avec Maximin ; je passai devant la Dame et Maximin un peu à côté, à deux ou trois pas. Et puis cette belle Dame s’est élevée un peu en haut (Mélanie fait un geste en élevant la main d’un mètre ou un peu plus au dessus de la terre), puis, elle a regardé le ciel, puis la terre ; puis nous n’avons plus vu la têt, plus vu les bras, plus vu les pieds ; on n’a plus vu qu’une clarté en l’air ; après, la clarté a disparu. Et j’ai dit à Maximin : c’est peut-être une grande sainte. Et Maximin m’a dit : si nous avions su que c’était une grande sainte, nous lui aurions dit de nous mener avec elle. Et je lui ai dit : Oh ! si elle y était encore ( Alors Maximin lança la main pour attraper un peu de la clarté ; mais il n’y eut plus rien. Et nous regardâmes bien pour voir si nous ne la voyions plus. Et je dis : Elle ne veut pas se faire voir pour que nous ne voyions pas où elle va. Ensuite nous fûmes garder nos vaches.
(1) Ici on demande à Mélanie : ne t’a-t-elle pas dit autre chose ?
(1) (Note de la relation) : Impossible de désigner ici les milliers de personnes qui lui firent les questions marquées dans le texte par la lettre D.
Mélanie - Non, Monsieur.
D. - Ne t’a-t-elle pas dit un secret ?
Mélanie - Oui, Monsieur, mais elle nous a défendu de la dire.
D - Sur quoi a-t-elle parlé ?
Mélanie - Si je vous dis sur quoi, vous comprendrez bientôt ce que c’est !
D - Quand t’a-t-elle dit ton secret ?
Mélanie - Après avoir parlé des noix et des raisins. Mais avant qu’elle me le donnât, il me semblait qu’elle parlait à Maximin, et je n’entendais rien.
p.59
D - T’a-t-elle donné ton secret en français ?
Mélanie - Elle me l’a dit en patois.
D - Comment était-elle vêtue ?
Mélanie - Elle avait des souliers blancs avec des roses autour des souliers ; il y en avait de toutes les couleurs ; des bas jaunes, un tablier jaune, une robe blanche avec des perles partout ; un fichu blanc, avec des roses autour, un bonnet haut un peu courbé en avant ; une couronne autour de son bonnet avec des roses ; elle avait une chaîne très-petite qui tenait une croix avec son Christ ; à droite étaient des tenailles, à gauche un marteau ; aux extrémités de la croix, une autre grande chaîne tombait comme les roses autour de son fichu. Elle avait la figure blanche, allongée ; je ne pouvais pas la voir bien longtemps, pourquoi elle nous éblouissait.
Commentaire de Rousselot :
"Le récit que nous donnons ici est plus exact et plus complet que ceux qui ont été publiés jusqu’ici. Il renferme textuellement ce que ces enfants ont dit dès le premier jour, ce qu’ils ont répété depuis à des milliers de personnes. Ils le redisent aujourd’hui comme une leçon apprise ; mais les maîtres des deux enfants, mais leurs parents, mais le maire de la Salette, M.Pierre Peytard, mais les habitants de Corps et de la Salette, ainsi qu’un grand nombre d’ecclésiastiques et de personnes distinguées étrangères à la localité, assurent tous que, dès le commencement, les enfants ont dit les mêmes choses, sinon avec la même facilité et la même volubilité, du moins sans varier jamais ni pour le fond, ni même pour les expressions, qu’ils aient été interrogés séparément ou simultanément".
Récit de Maximin, page 66
"Ah ! vous ne comprenez pas le français, mes enfants, attendez que je vais vous le dire autrement. Et elle nous parla en patois :
"Si la récolta se gasta, eï ré quë pér vous aoutrës. Vous l’aïou fa veirë l’an passa pér las truffas, n’aya pas fa cas. Era oou countrérë ; quand n’ën troubava de gastas, jurava, l’y bitava lou noum dë moun fis. Van continua que pér chalëndas n’y oueré plus".
"Si la récolte se gâte, ce n’est rien que pour vous autres ; je vous l’ai fait voir l’année passée par les pommes de terre, vous n’en avez pas fait cas ; c’était au contraire quand vous en trouviez de gâtées, vous juriez ; vous mettiez le nom de mon fils. Elles vont continuer, que pour la Noël il n’y en aura plus".
Aquëou qu’a dë bla dë pas lou sëmëna, quë las bèstias lou mëngearèin : si n’en vén quaouquas plantas ën l’ëicouean toumbaré tout ën poussièra".
"Que celui qui a du blé, ne le sème pas ; que les bêtes le mangeront ; s’il en vient quelques plantes, en le battant, il tombera tout en poussière".
"Vaï vêni una granda famina. D’avan quë la famina vênë, lous marinous maris ooue dëssou de sept ans prëndren un tremblë, muriréin entrë lous bras dë las pérsounas quë lous tëndréin, et lous grands faren lour pënitença de fan. Lous rasins puriréin ; las nouzës vendren boffas".
"Il va venir une grande famine ; avant que la famine vienne, les petits enfants au-dessous de sept ans prendront un tremblement, mourront entre les bras des personnaes qui les tiendront, et les grands feront leur pénitence par la faim. Les raisins pourriront et les noix deviendront mauvaises".
"Si së counvertissoun, las péïras, ; lous routchas vëndren ën de bla, la truffa së troubaré ënsëmença pèr la terra".
S’ils se convertissent, les pierres, les rochers, se changeront en blé ; les pommes de terre se trouveront ensemencées par la terre".
page 67
"Puis elle nousdit :Fasabiénvouatraprièra,mousmaris ?"
"Puis elle nous dit : Faites-vous bien votre prière, mes enfants ?"
"Tous deux nous répondîmes : Oh ! nou, madama, pas gairë".
"Tous deux, nous répondîmes : Oh ! non, madame, pas guère".
_"Et elle nous dit : Ah ! mous maris, la chou bien fa vèprë ët mati. Quan n’ouerë pas lou téms dë soulamen dirë un Pater un Ave maria, ë quand ouerë lou téms, n’ën maï dirë".
"Et elle nous a dit : Ah ! mes enfants, il faut bien la faire, soir et matin ; quand vous n’aurez pas le temps, dire seulement un Pater et un Ave Maria, et quand vous aurez le temps,endiredavantage".
_"Vaïque quaouqua fêna ën paou d’iagë a la mëssa ët lous aouetrës trabailloun tout l’ëstiëou ; et péï, van ën hiver a la mëssa rien que pér së louqua dë la rëligiou. Van a la boucharia couma de chis".
Il ne va que quelques femmes un peu âgées à la messe, et les autres travaillent tout l’été ; et puis ils vont l’hiver à la messe rien que pour se moquer de la religion. Ils vont à la boucherie, comme des chiens".
"Ensuite elle a dit : Na va gi vëgu dë bla gasta, mous maris ?"
"Ensuite elle a dit : N’avez-vous jamais vu de blé gâté, mes petits ?"
"Je répondis :Oh ! no, madama, n’avën gi vëgu".
"Je répondis : Oh ! non, madame, nous n’en avons jamais vu".
"Alors elle m’a dit : Mé tu, moun mari, n’en dèves bien avë vëgu un viage vés lou Couïn ëmbe toun papa , quë l’homë dë la pèça dicét a toun papa : vèné véirë moun bla gasta ? L’éï anèra, prënguèt dous trëis ëipias dë bla din sa ma, ët péei que las frëtet, ët quë toumbé tout en poussièra. Et péï qu’ën vous rëtournan n’éra plus quë diméï houra luein de Couarp ët quë toun papa të douné una pèça dë pa ën të disan : Té, moun mari, mëngea aquëou pa, qué saou pas qui n’en vaï mëngea l’an quë vén".
Alors elle m’a dit : Mais, toi, mon enfant, tu dois bien en avoir vu une fois vers le Coin, avec ton père ; que l’homme de la pièce dit à ton père : Venez voir mon blé gâté ? Vous y allâtes ; il prit deux ou trois épis dans sa main, et puis il les frotta, et puis tout tomba en poussière. Et puis en vous en retournant, quand vous n’étiez plus qu’à demi-heure loin de Corps, ton père te donna un morceau de pain, en te disant : tiens, mon petit, mange ce pain ; que je ne sais pas qui en va manger l’an qui vient ?"
page 68
"Je lui répondis : Ei bién vraï, madama, m’ën rappelavou pas".
"Je lui répondis : C’est bien vrai, madame, je ne m’en rappelais pas".
Après cela, elle nous a dit en français :
"Eh ! bien, mes enfants, vous le ferez passer à tout mon peuple".
Puis elle a passé le ruisseau, et, à deux pas du ruisseau, sans se retourner vers nous, elle nous a dit encore : "Eh ! bien, mes enfants, vous le ferez passer à tout mon peuple".
Puis elle est montée une quinzaine de pas, en glissant sur l’herbe, comme si elle était suspendue et qu’on la poussât ; ses pieds ne touchaient que le bout de l’herbe ; nous la suivîmes sur la hauteur ; Mélanie a passé par-devant la Dame, et moi à côté, à deux ou trois pas.
Avant de disparaître, cette belle Dame s’est élevée comme ça (Maximin désigne une hauteur de 1 mètre 50), elle resta suspendue en l’air un moment, puis nous ne vîmes plus la tête, puis les bras, puis le reste du corps ; elle semblait se fondre. Et puis il resta une grande clarté que je voulais attraper avec la main, avec les fleurs qu’elle avait à ses pieds ; mais il n’y eut plus rien.
Et Mélanie me dit : Ce doit être une grande sainte. Et je lui dis : Si nous avions su que c’était une grande sainte, nous lui aurions dit de nous mener avec elle.
page 69
Après, nous étions bien contents, et nous avons parlé de tout ce que nous avions vu ; et puis nous avons été garder nos vaches.
Le soir, en arrivant chez nos maîtres, j’étais un peu triste ; et comme ils me demandaient ce que j’avais, je leur racontai tout ce que cette Dame nous avait dit.
D. Dis-moi, Maximin, quand est-ce que la Dame t’a donné ton secret ?
R. Après qu’elle a dit : Les raisins pourriront et les noix deviendront mauvaises. Alors la Dame m’a dit quelque chose en français, en me disant : tu ne diras pas ça, ni ça, ni ça... Elle a gardé aussi un moment le silence ; il me semblait qu’elle parlait à Mélanie.
D. Quelle heure était-il quand vous vous êtes réveillés, et que vous avez vu cette Dame ?
C’était par là deux ou trois heures.
Commentaire de Rousselot :
"Tel est le récit de Maximin, conforme pour le fond, presque pour les termes, à celui de Mélanie. Ici nous devons consigner une observation importante faite par de nombreux témoins des interrogatoires que l’on a fait subir aux enfants, sur quelques contradictions apparentes que certains interrogateurs ont cru avoir remarquées dans les réponses qui leur ont été faites.
1° Nous disons que ces contradictions sont tellement insignifiantes, qu’on ne peut raisonnablement les opposer au fait immense de l’apparition. Elles ont paru telles à Monseigneur lui-même, à M.le curé de Corps, et aux membres de la Commission, qui les a examinées. Dans la doueième objection, il sera question de la plus importante de ces contradictions apparentes".
fin de la page 69
Le lecteur aura remarqué quelques différences de traitement (graphique, etc) entre les deux textes “patois”.
En effet les enquêteurs officiels, les chanoines Rousselot, professeur au grand séminaire diocésain, et Orcel, supérieur de la même maison, originaires de la zone francoprovençale (Rousselot est né dans le Doubs en 1785, Orcel est né à Dolomieu, Isère, en 1805), s’en sont remis prudemment à deux prêtres occitanophones en ce qui concerne les versions dialectales.
L’une a été communiquée par un prêtre qui pratique le dialecte même des enfants. François Lagier est né à Corps en 1806. Curé de Saint-Pierre-de-Cherennes (Saint-Marcellin, Isère), il passe une partie de février 1847 au chevet de son père malade, et enquête longuement à cette occasion sur l’apparition. De sa relation, le rapport Rousselot tire le récit de Mélanie.
L’autre a été recueillie dans l’été 1847 : les enquêteurs visitent 9 diocèses du sud-est où se seraient produites des guérisons. Pierre Lambert, né à Beaucaire en 1802, et curé à Goudargues, diocèse de Nîmes, qui avait vu les enfants à Corps à l’occasion d’un pélerinage en mai 1847, leur communique une relation dont les enquêteurs publieront le récit de Maximin. Preuve implicite que le dialecte de Corps est considéré comme accessible à des locuteurs méridionaux, mais pas vraiment à des locuteurs francoprovençaux.
Une comparaison avec les originaux montre que des corrections et qu’une certaine harmonisation a été opérée par l’évêché avant publication.
Le récit de Mélanie est pratiquement celui du manuscrit communiqué par l’abbé Lagier, originaire de Corps, auquel on fait donc toute confiance. Quelques menues corrections sans signification majeure, sinon de montrer le respect de la norme française : gaïre > guaïre, penitensa > penitença ...
Le récit de Maximin, communiqué par le Provençal Lambert, a subi un traitement intéressant, mais manifestement inachevé, qui vise à le rendre plus proche du parler local. Signe que le texte a été relu par des autochtones. On a commencé par corriger en é le e fermé noté ë, selon des règles en usage dans la région rhodanienne.
(Cf. les pièces contemporaines de De Truchet, d’Arles, de Bonnet de Beaucaire, etc. Ces Provençaux des deux côtés du Rhône suivent en cela la graphie proposée régionalement par l’abbé de Sauvages, dans son Dictionnaire languedocien-français, Nîmes, 1756, 1785.
Mais le correcteur s’est vite lassé. Par contre, on a déprovençalisé certaines formes verbales : on passe du futur provençal en an, prëndran (ils prendront), à l’alpin en en, prënden. Et surtout, on a rétabli la marque grammaticale des pluriels : le s n’est généralement pas prononcé dans ce parler extrème nord-occitan, mais à la différence du provençal où la prononciation du singulier et du pluriel est identique, le pluriel est marqué ici par une insistance sur la syllabe finale. La notation des s indique donc autant un désir d’authenticité linguistique qu’un respect de la norme française.
Curieusement, au début du propos de la Vierge, on fait donner une traduction suspecte à ces deux occitanophones : Si les pommes de terre se gâtent, ce n’est rien que pour vous autres, alors que le per occitan a ici le sens de “à cause de”. Le propos est cependant bien compris et présenté dans les versions entièrement en français. Indice d’un manque d’attention pour un texte “patois” donné en définitive plus en illustration quelque peu exotique qu’en message direct ?
