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En 1848, le territoire du département du Var est beaucoup plus vaste qu’aujourd’hui : l’arrondissement de Grasse est varois et, aux portes de Nice, le fleuve Var fait frontière avec les terres de la Maison de Savoie.
Le grand port de Toulon vit au rythme de l’Arsenal et de la Marine nationale. Mais à l’Est d’Hyères, le littoral est presque vide d’habitants, Fréjus et Saint-Raphaël ne sont que de modestes cités. Par contre, le Var intérieur présente un tissu rural dense constellé de localités où artisans et ouvriers se mêlent aux travailleurs de la terre.
Soulignons que, dans les années qui avaient précédé la Seconde République, nombre de « sujets piémontais », autrement dit Niçois et Gavots, avaient fourni leurs bras à l’agriculture comme à l’industrie naissante des Bouches-du-Rhône et du Var.
Ce département du Var va se singulariser dès l’adoption par la jeune Seconde République du suffrage un peu vite baptisé universel (il n’était que masculin). Aux législatives du printemps 1848, les électeurs varois font, dans une grande confusion de candidats et de programmes, leur apprentissage de citoyens. Ils dispersent leurs voix que se disputent républicains de la veille ou du lendemain, conservateurs déguisés en modérés, mais aussi socialistes, voire communistes implantés dans des noyaux d’artisans et d’ouvriers. Rien de bien original par rapport aux autres départements méridionaux.
La grande surprise vient de l’élection présidentielle de décembre 1848.
Après avoir écrasé dans le sang, en juin 1848, la vague de revendications ouvrières, les républicains « modérés » au pouvoir avaient concocté une Constitution qui confiait le pouvoir exécutif, nouveauté absolue, à un Président omnipotent. On ne soulignera jamais assez combien cette néfaste constitution est la matrice de la nôtre, dont on mesure plus que jamais combien elle est grosse de dérive monarchiste.
Le Président, homme à poigne, dont les « modérés » espéraient la perpétuation de leur pouvoir, devait être le général Cavaignac, celui-là même qui avait noyé dans le sang l’insurrection ouvrière parisienne de juin 1848.
Mais on sait que ce candidat officiel fut balayé en décembre 1848 par l’aventurier politique Louis-Napoléon Bonaparte, neveu de l’Empereur. Dans la nostalgie d’un Empire revisité, continuateur de la grande Révolution,
la vague bonapartiste avait charrié l’immense foule des déçus de la République, et au premier chef les paysans durement imposés, et les ouvriers écrasés en juin.
Louis-Napoléon obtint la majorité absolue dans tous les départements, sauf quatre, qui votèrent Cavaignac : les Bouches-du-Rhône, le Finistère, le Morbihan... et le Var.
Comment interpréter ce vote varois ? Rien à voir avec l’engagement décisif de l’Église dans les deux départements bretons. Certes, comme dans les Bouches-du-Rhône voisines, il fait prendre la mesure du poids des notables varois de tout poil, conservateurs ou « modérés », qui voyaient dans Cavaignac un rempart contre le péril rouge. Mais, au-delà d’une présence non négligeable des différents courants de l’Extrême Gauche, depuis longtemps dans l’espérance de la République, le vote varois témoigne aussi d’un républicanisme populaire bien ancré, propagé depuis des années notamment par la jeunesse étudiante des fils de petits notables, et par les instituteurs.
Les élections de 1849 allaient rapidement révéler l’hétérogénéité de ce massif bloc « Cavaignac » départemental.
Alors que les « Bleus » modérés fondaient comme neige au soleil varois, le corps électoral se scindait violemment entre « Blancs » conservateurs et « Rouges » démocrates-socialistes. Malgré une répression administrative très dure initiée par le préfet Haussmann, (plus tard célèbre par son remodelage de Paris), les « Rouges » conserveront en 1850 et 1851 leur avantage électoral de 1849.
C’est cette rapide montée en puissance et cet enracinement maintenu des « Rouges » qui explique la levée en masse varoise contre le coup d’État du 2 décembre 1851.
Il n’est pas question de faire ici l’histoire de ces trois années tumultueuses. En la matière, le lecteur désireux d’en savoir plus tirera grand profit des ouvrages novateurs de Maurice Agulhon et des nombreux intervenants récents présents sur le site de l’Association 1851 (http://www.1851.fr).
Je me bornerai à proposer quelques remarques, qui ne seront peut-être pas indifférentes aux démocrates dans la situation actuelle.
Les « Rouges » varois ne sont pas un parti, au sens actuel du terme, mais un mouvement d’opinion dont la base est le groupe local : mise en communication « horizontale » des cercles locaux, rapports plus ou moins directs avec les leaders départementaux, à Draguignan et Toulon, et régionaux (Marseille).
On ne soulignera jamais assez le rôle du journal « rouge » départemental, Le Démocrate du Var, dans cette cohérence organisationnelle complexe et dans l’influence électorale démocrate-socialiste. Les autorités en étaient si bien convaincues qu’elles chercheront à le tuer, par les procès, les saisies, les amendes et les limitations de diffusion.
On ne soulignera non plus jamais assez l’importance décisive, dans cette conquête de l’opinion populaire, de la présence innombrable des militants, de leur parole et de leurs initiatives au plus près de la réalité populaire : sur les lieux de travail comme sur ceux de rencontre amicale ou festive.
On ne soulignera non plus jamais assez le rôle de cette jeunesse populaire qui s’engagera avec enthousiasme dans l’organisation semi-clandestine locale, en perspective de l’action, lorsque les menaces de coup d’État deviendront de plus en plus évidentes.
Pour autant, ce front « rouge » n’est pas un bloc homogène : il est, pour employer un langage contemporain, un « front de classes » (paysannerie de petits propriétaires, artisans, ouvriers agricoles et ouvriers de la petite industrie ou de l’arsenal, instituteurs, notaires, médecins...). Il présente donc dans les engagements des uns et des autres des nuances, des clivages, voire parfois des oppositions.
Mais ce qui les unit procède de deux données fondamentales.
La première, nourrie des souvenirs de 1789 et de 1793, est l’espérance quasi messianique de la vraie République, la « Bona », la « Santa », la République du Peuple et non pas celle du « Parti de l’Ordre » au pouvoir, celle des « Gros » et des aristocrates. L’horizon de la victoire est celui des élections de 1852. Horizon de fraternité qui se concrétise déjà par la solidarité entre les « Frères et Amis » : par exemple, on travaille le champ du camarade malade.
La seconde donnée, on ne le soulignera non plus jamais assez, est la ténacité avec laquelle les « Rouges » donnent un contenu très concret à leur propagande. L’espérance républicaine s’appuie sur un programme immédiatement réalisable de lutte contre l’usurier, d’organisation du crédit agricole, de défense de la petite propriété, de mutuellisme, de généralisation de l’instruction, de l’affirmation des libertés communales, etc. « Socialisme pratique » que les ouvriers bouchonniers de La Garde Freinet initient avec leur mouvement coopératif...
C’est ce faisceau de données qui explique la puissance de la résistance varoise au coup d’État de 1851 : le succès de Louis-Napoléon signait la fin de l’espérance de 1852.
On sait comment cette « insurrection légaliste », contre un Président qui violait la Constitution, fut écrasée par l’armée.
Des centaines d’insurgés varois trouvèrent refuge et hospitalité dans le Comté de Nice, où beaucoup se fixeront.
Mais l’écrasement de décembre 1851 ne signifiait pas la fin du républicanisme varois. Il relèvera progressivement la tête, et, dès la chute de l’Empire, en 1871, les Varois n’envoient au Parlement que des députés républicains radicaux, cependant que le préfet provisoire, ancien leader de l’insurrection de 1851, témoignait de sa sympathie à l’égard de la Commune de Paris.
René Merle