- René Merle - À propos des spécificités de la commémoration de l’insurrection varoise de 1851

mercredi 5 mai 2010.
 

- René Merle - À propos des spécificités de la commémoration de l’insurrection varoise de 1851.

Conférence donnée à la Société des Amis du Vieux Toulon et de sa région. 17 mai 2001

Le Var commémore cette année le 150° anniversaire d’un épisode majeur de son histoire : la puissante résistance républicaine au coup d’État du président Louis Napoléon Bonaparte, résistance dans laquelle les Varois furent parmi les plus nombreux et les plus décidés.
Dès l’arrivée de la nouvelle du coup d’État, le 3 décembre, les démocrates se concertent et se rassemblent dans la plupart des localités, demandent à leurs municipalités de condamner le coup de force. Dans nombre de communes, les démocrates remplacent les municipalités hésitantes ou complices du coup de force par des municipalités investies de la légitimité populaire. Ils désarment les gendarmes, mobilisent les hommes afin de tenir la localité, puis se dirigent vers des points de rassemblement afin de marcher sur la préfecture, Draguignan, et d’y rétablir le pouvoir républicain.
Cette résistance multiforme, aussitôt brisée dans la région toulonnaise, où la présence militaire est écrasante, embrasera donc la plus grande partie du Var intérieur pendant quelques jours. Mais la colonne des insurgées, après avoir hésité devant Draguignan, est rejointe à Aups le 10 par l’unité militaire qui la poursuit. Elle est attaquée, dispersée. Les victimes vont se compter par dizaines, les arrestations et condamnations par centaines et par milliers.
Militairement, l’insurrection était donc un échec. Cependant, ce soulèvement, tout comme sa répression, faisaient entrer définitivement les masses rurales du département dans la conscience citoyenne nationale. Ainsi la résistance de 1851 est à la fois un des éléments fondateurs de l’identité varoise et de la conscience républicaine varoise. _ À ce titre, elle justifie pleinement, en cette année 2001, le nombre et la diversité des initiatives locales et départementales de commémoration, commémoration à laquelle participe la Société des Amis du Vieux Toulon, par cette conférence, bien sûr, mais aussi et surtout par la mise à la disposition des chercheurs de son riche fonds historique, et en particulier de ces trésors que sont les collections de la presse toulonnaise du temps, ainsi que les manuscrits et dessins de Pierre Letuaire.

C’est donc aujourd’hui de cette commémoration que je vais vous entretenir, en insistant dès mon introduction sur un double constat :
D’une part, le souvenir varois de la tragédie de 1851 s’est inscrit dans la continuité de mémoires familiales et de mémoires locales. Comme il s’est inscrit longtemps aussi, à l’occasion de grandes secousses historiques du siècle et demi qui nous sépare de 1851, dans des rappels, des cristallisations, voire des reconstitutions de mémoire collective, où la mise en miroir du présent et du passé, en définitive, en disait autant sur ce présent que sur ce passé devenu presque mythique.
Mais d’autre part, à l’évidence, nous ne pouvons plus parler de mémoire varoise de 1851 en ce qui concerne la majorité de nos concitoyens, d’autant que beaucoup d’entre eux sont des Varois de fraîche date. L’événement leur est inconnu. Leur surprise devant l’ampleur et la tonicité de la commémoration se double d’une interrogation : pourquoi, jusqu’à présent, ce silence sur l’événement, tant dans l’enseignement que dans les médias ?

L’épisode varois, à l’évidence, ne peut se comprendre que dans le contexte national :
-  Une République proclamée depuis Paris en février 1848, et qui se dote d’une constitution dont le fondateur de la Cinquième République s’inspirera grandement.
-  Un président de la République chef de l’exécutif élu en décembre 1848 au suffrage universel (masculin).
-  Un président dont le mandat de quatre ans va s’achever en 1852, et qui n’a pas le droit de se représenter.
-  Et donc un président qui, le 2 décembre 1851, va violer la Constitution qu’il a juré de défendre, qui va se donner par la force la totalité des pouvoirs, et qui se fera bientôt proclamer empereur.
C’est donc au plan national qu’il faut analyser l’événement, comprendre pourquoi une grande partie de l’opinion, par lassitude ou par conviction, a accepté le coup d’État, comprendre pourquoi, malgré tout, les résistances furent fortes sur l’ensemble du territoire national, pourquoi même, dans une trentaine de départements, cette résistance se transforma en une insurrection menée au nom de la Constitution violentée.
S’il faut résumer en quelques phrases ces données complexes, on peut dire que la Seconde République était de l’aspiration d’une partie de l’opinion a plus de démocratie, démocratie à laquelle la majorité des Français n’était pas préparée, démocratie qu’immédiatement les milieux conservateurs se sont jurés de contrôler.
En effet, si un des premiers actes du gouvernement républicain de février 1848 fut de proclamer le suffrage universel (masculin), la population rurale, grandement majoritaire alors, et peu préparée à la participation citoyenne, s’en remettra initialement aux représentants du conservatisme social bien plus qu’aux républicains, même modérés. Les nouveaux dirigeants de la France, après avoir noyé dans le sang les impatiences ouvrières de Paris, Marseille, Rouen ou Lyon, tenteront de juguler par la répression judiciaire ou militaire les progrès de la gauche démocrate : presse étouffée, liberté de réunion muselée, cadres arrêtés, jusqu’à la décision majeure, en juin 1850, de priver du droit de vote des millions de Français. Mais cette répression, loin d’abattre l’opposition, renforce son allant, sa combativité, son désir de l’emporter aux élections de 1852.
On comprend donc que les différentes composantes du parti conservateur aient pu appréhender l’échéance électorale de 1852, et se sentir soulagées qu’en décembre 1851 Louis Napoléon en supprime la menace.
On comprend aussi que les démocrates, aguerris par cette répression permanente, aient mis sur pied des réseaux semi clandestins de diffusion de leurs idées, et d’organisation de résistance, qui leur permettront, dans un certain nombre de départements, d’entraîner les citoyens contre le coup d’état. Le Var en est un bon exemple.
Mais, vous le voyez, la singularité varoise ne tient donc pas au fait de s’être organisé et de s’être insurgé. Insurrection il y a eu dans des départements de la bordure nord du massif central : l’Yonne, la Nièvre, le Cher, dans le sillon de la Saône : Saône et Loire, Ain, dans tout le grand Sud Est, Drome, Ardèche, Gard, Hérault, Vaucluse, Basses Alpes, et Var, bien entendu. Insurrection il y eut aussi, par zones dispersées, dans le Sud Ouest, et particulièrement en Aveyron, dans le Gers, dans le Lot et Garonne...
Mais la singularité varoise tient sans doute à ce que cette insurrection a été des plus massives, des plus décidées, des plus rassembleuses. Avec les Basses Alpes, où l’insurrection a été victorieuse, le Var est sans doute le département où la mobilisation républicaine a été la plus impressionnante.
Il convient naturellement de s’interroger sur cette spécificité. Et en ce domaine, l’amateur d’histoire comme le citoyen ont largement de quoi satisfaire leur réflexion. Il est sans doute difficile de se procurer les ouvrages écrits au siècle passé, ceux de Duteil et de Maquan écrits à chaud en 1852, ceux de Ténot et de Noël Blache écrits un peu plus tard, à la fin des années 1860. Mais il est à la portée de tous de se procurer une des éditions poche de l’ouvrage de Zola, qui date de 1869-1870, et qui est l’entame de son œuvre immense : La Fortune des Rougon a pour sujet et pour toile de fond l’insurrection varoise, fidèlement et magnifiquement évoquée.
Pour nous en tenir à l’historiographie contemporaine, chacun connaît la recherche fondatrice de Maurice Agulhon, qui relança dans les premières années 1970 la connaissance du Var sous la Deuxième République. Recherche poursuivie pour le Var sous le Second Empire par la somme de notre compatriote Émilien Constant. Recherche enrichie récemment par les interventions stimulantes d’Antoine Tramoni sur Toulon, de Frédéric Négrel sur le Haut Var et d’autres encore, restituteurs de mémoire locale dans nombre de localités varoises. Recherche que notre association 1851-2001 s’est donnée pour tâche de stimuler et de populariser.
Mais s’il convient de s’interroger sur les spécificités varoises dans l’événement de 1851, et c’est le rôle des chercheurs, des historiens, qu’ils soient, je mets des guillemets, des « amateurs » ou qu’ils soient des professionnels, il est sans doute tout aussi nécessaire de s’interroger sur les spécificités varoises dans la commémoration de l’événement.
Je citais tout à l’heure quelques-uns des départements insurgés. Il est clair que de tous ces départements, seuls les Alpes de Haute-Provence, jadis Basses Alpes, et le Var, voient se développer depuis plusieurs années, et ce grâce notamment au travail de notre association 1851-2001, un intérêt multiforme pour l’événement et pour sa commémoration citoyenne.
Il est encore plus évident que le Var est le seul département de France où une collectivité territoriale, en l’occurrence le Conseil Général, a mis vraiment tout le poids de son engagement officiel, de ses moyens de diffusion, de son financement, pour que la commémoration soit un événement majeur, et que nul n’en ignore.
Cette singularité ne peut que frapper l’observateur extérieur et ce à plusieurs titres.
On peut lire dans cette singularité une persistance peut-être plus forte qu’ailleurs de la mémoire, sans cette culpabilité voire cette honte qui a pu ailleurs accompagner le souvenir de la répression, de ces aïeux qui ont connu la prison et le bagne... Or aujourd’hui, la très grande majorité de la population varoise, en croissance continue est, nous l’avons dit, nourrie d’une émigration intérieure et extérieure qui fait que peu nombreux désormais sont les Varois dits « de souche ».
D’autre part, nous le savons, c’est le Var intérieur, c’est le Var rural, qui s’est massivement levé en décembre 1851, un Var intérieur et rural qui à l’époque regroupait la majorité de la population. Or aujourd’hui, la très grande majorité de la population vit sur le littoral, dans des zones qui ont beaucoup moins été touchées par l’insurrection, soit qu’elle n’ait pas eu lieu, comme dans l’ouest côtier varois, conservateur, soit qu’elle ait été étouffée dans l’œuf comme à Toulon.
Enfin, et c’est peut-être là le paradoxe majeur, ce n’est un secret pour personne, ce Var qui pendant des générations a représenté pour l’opinion française le type même du département fortement et majoritairement engagé à gauche, le « Var rouge », ce Var est aujourd’hui, sociologiquement et électoralement, orienté bien différemment. Que l’on m’entende bien, la République est le bien de tous, à tout le moins de presque tous, et il n’y a pas à s’étonner que le souvenir des insurgés républicains de 1851 soit réactivé par des républicains de droite. Plus étonnant est le fait que des départements, des régions encore fortement ancrés à gauche, n’aient consacré à la commémoration qu’une attention distraite, sans prise en compte officielle et citoyenne, laissant le Var à sa spécificité commémorative.
On ne peut donc s’empêcher de penser que, et c’est tant mieux, la conscience varoise actuelle, dans ses multiples facettes, puise dans le miroir de l’événement une revalorisation, en dignité, en fierté même, de l’image d’un département gravement dévalorisée aux yeux de l’opinion nationale par les affaires, les résultats électoraux récents, etc.
Pour autant, ce n’est pas minimiser la valeur de cet engagement œcuménique présent que de rappeler combien étaient forts les antagonismes politiques dans le Var de 1851. Si les républicains démocrates avancés y étaient majoritaires, le coup d’État trouva un appui plus qu’efficace dans les milieux conservateurs du département, et notamment dans ses places fortes de Lorgues, par exemple, ou de l’extrême Est, où des milices « blanches » traquèrent les « rouges » après leur défaite. Il n’est que de lire la presse varoise du temps, totalement acquise au coup d’État, pour mesurer sa haine anti-démocrate distillée jour après jour avant décembre, et le soulagement honteux, doublé d’appels à la répression la plus dure, manifesté au lendemain du coup d’état.



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