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Conférence donnée le 30 janvier 1999 au Foyer Communal de Mirabeau, à l’invitation de l’Association A.M.I.T.I.E
Présentation de l’invitation à la soirée - débat :
Depuis la Révolution, pendant tout le XIXe siècle et au-delà, la vie politique de notre région a été marquée par l’affrontement entre la Gauche avancée et les Conservateurs, les Rouges et les Blancs, comme disaient nos anciens.
Entre les deux guerres, cet affrontement a été brouillé par l’apparition en Provence d’un national-socialisme à la française, enraciné à Marseille.
Samedi 30 janvier, René Merle présentera cet épisode important mais quelque peu occulté, qui peut éclairer certaines données de la situation actuelle dans notre région.

Agrégé d’histoire, docteur ès lettres, René Merle a publié de nombreuses études sur l’histoire de la Provence et de sa langue. Il est aussi écrivain, et sa passion de l’histoire interroge sur notre avenir dans ce nerveux Treize reste raide (Gallimard, Série Noire) deux fois réédité depuis sa parution fin 1997 : un aller-retour plutôt hors clichés entre le passé noir (le Sabianisme) et le présent pas toujours rose de la région.
(N.B : L’Association A.M.I.T.I.E publie depuis de longues années une très intéressante revue historique et d’actualité, Rapapéou. Association A.M.I.T.I.E., rue de la Mairie, 84120 Mirabeau).
Texte de la conférence :
Nous sommes ici, à Mirabeau, aux confins des départements de Vaucluse, du Var, des Alpes de Haute Provence, et des Bouches-du Rhône, fruits de la division de la Provence historique. Nous sommes donc au cœur d’une Provence qui, dans l’imaginaire national français, « sent le thym et la lavande »... quand elle ne sent pas l’ail. Une région où l’on aime venir se détendre, se promener, se baigner, se bronzer, et dont l’accent (du moins ce qu’il en reste), un peu (sinon beaucoup) ridicule, n’est utilisé à la télévision que pour vanter les mérites de quelques rares produits, généralement alimentaires.
Bref, une région de soleil, de cigales et de farniente, mais une région peuplée de figurants négligeables, les Provençaux, dont l’image de boulistes fatigués est loin de coïncider immédiatement avec celle de l’engagement pour la République, je prends « république » au sens latin, « res publica », la chose publique, la politique (gestion de la cité, "polis"), c’est-à-dire le domaine de l’engagement réfléchi et sérieux, le domaine citoyen.
Mais cependant ces gens là ont le droit de vote. Et qu’en font ils ? La cause est vite entendue.
L’imaginaire national, blasé, a longtemps polarisé sur certains élus de la Côte (comme on se doit de dire en lieu et place du littoral) : la corruption, la gangrène des « affaires », la collusion fréquente avec le milieu.
Au plan politique, le reste de la Provence, Provence intérieure vouée désormais aux pierres retapées, aux résidences secondaires et aux VTT, n’apparaît en contre partie que comme constellation de petites municipalités dont peu importe la couleur, s’il y en a : l’essentiel est que le maire soit assez bon bougre pour négocier avec lui un solide permis de construire, avec piscine bien entendu.
Et puis est survenue cette montée du vote Front National, qui s’est affirmée puissamment aux élections de 1995.
Que n’a-t-on dit de nous alors ? Électeurs de Provence, têtes bien légères, qui peuvent, en connaissance de cause, donner leurs voix à des hommes politiques "classiques", à la probité parfois discutable, puis qui, dans un élan aveugle de regret et de propreté, balaient ceux qu’ils avaient élus, pour offrir au Front National, "tête haute et mains propres", 20, 30, et parfois jusqu’à 50 % des voix, avec en prime quatre municipalités, les seules de France aujourd’hui.
Il convenait naturellement de remettre ces égarés dans le droit chemin, et les Belles Âmes de l’Humanisme et de la Nouvelle Philosophie se sont bousculées au portillon, ces Belles Âmes pour lesquelles les préoccupations sociétales ont depuis longtemps évacué le social. Ne parlons même pas de la façon dont certains organes de la Gauche dite satirique, Charlie Hebdo, etc, ont jeté l’anathème sur ces "beaufs" méridionaux imbibés de pastis et de racisme, qui ont fait le lit de l’Extrême Droite.
Mais comment ne pas évoquer la commisération dédaigneuse avec laquelle ont cru devoir se comporter nos donneurs de leçon, comment ne pas se souvenir de ces trains de la bonne conscience pseudo-intellectuelle descendant sur Toulon ou sur l’Étang de Berre, pour proclamer que le Fascisme ne passerait pas.
Mais les donneurs de leçons sont repartis, et c’est aux citoyens de la région de se regarder dans la glace, s’ils le peuvent en toute lucidité, et de se comporter vraiment en citoyens...
Bien entendu, c’est dans cette optique que j’ai répondu à votre invitation, et que je suis venu ce soir pour jeter avec vous un autre regard sur notre vie politique locale et régionale, en me gardant bien de l’isoler de la vie politique nationale.
Il convient sans doute, pour mieux en revenir à l’actualité, de la mettre en perspective sur le long terme. Et pour cela, Je voudrais pour commencer mettre en évidence quelques données bien connues des historiens, mais qu’il n’est peut-être pas inutile de proposer ou de rappeler aux citoyens.
En prenant le mot "politique" au sens actuel du terme, engagement idéologique cohérent se voulant efficace au plan de la gestion du pays, soulignons d’abord l’ancienneté et la permanence de la politisation de notre région. Même dans ses secteurs géographiques apparemment à l’écart des grands courants de la modernité, a Provence n’a jamais été une région d’indifférence politique.
Soulignons aussi que souvent, en période de crise, les événements provençaux anticipent et accompagnent les grands mouvements d’ampleur nationale. Ainsi de la révolution provençale qui balaie précocement châteaux et privilèges en mars avril 1789. Ainsi de la montée à Paris des Fédérés marseillais qui, unis aux Fédérés bretons et aux Sans-Culottes parisiens, prennent les Tuileries et abattent la monarchie le 10 août 1792. Ainsi de cette chanson que ces Fédérés, dont bien peu parlaient français, apportèrent avec eux, et qui devint notre hymne national, La Marseillaise...
Et pour revenir à des exemples plus contemporains, nous pouvons évoquer le laboratoire de l’unité antifasciste qu’a été la Provence de 1934, où s’est annoncé le Front populaire, ou la grande secousse des grèves de l’automne 1947, qui débutèrent à Marseille...
Rappelons aussi que le cadre immédiat, et majeur, de cette vie politique provençale a toujours été la commune. D’où un rapport complexe avec l’État : le « communalisme » provençal n’était en aucune façon un refus de l’État-Nation, mais il était un refus de la main mise de l’État sur la démocratie communale.
Rappelons encore l’apparente instabilité de cette vie politique, au moins jusqu’au milieu du XIX° siècle. On passe rapidement du Bleu au Blanc, de la Révolution à l’opposition à la Révolution, voire aux Terreurs blanches populaires qui encadrent le Premier Empire. Puis on passe du Blanc au Rouge. Et c’est cette Provence, en laquelle les tenants du drapeau blanc mettaient leurs espoirs dans les années 1830, qui va en 1851 se soulever massivement, non seulement pour défendre la Constitution violée par le Président, mais aussi pour qu’advienne la République démocratique et sociale, la République rouge.
On sait comment, dans l’imaginaire national encore, tout sera fait pour occulter cet engagement, et pour faire du « Provençal farouche » un Tartarin ridicule.
En fait, à travers ce qui naturellement peut apparaître comme une instabilité politique et psychologique, il est possible de retrouver une constante, celle d’une conscience collective profondément marquée par un individualisme égalitariste.
C’est le sentiment que la Première République trahissait cet idéal qui a porté un royalisme populaire. Et pendant longtemps encore, être de droite signifiait refuser la République bourgeoise, sans pour autant se ranger du côté des nantis et des châteaux.
Et c’est au contraire quand le sentiment s’est imposé que la République était à construire en ce sens de l’épanouissement de l’individu dans l’égalité des droits, que la conscience populaire a changé de camp. Désormais, dans notre région, être de gauche ne signifiait pas être partisan d’une république tiède, mais être dans l’attente de la république démocratique et sociale. Une République qui respecterait les droits du travailleur salarié comme ceux du propriétaire individuel et travailleur, une République assurant la promotion de chacun par l’éducation et par le travail. Une République enfin qui œuvrerait pour le Bien commun.
C’est ce sentiment qui a amené une bonne partie de l’électorat à voter à gauche, et à voter le plus à gauche possible, afin de pousser toute la gauche dans la bonne direction. Mais toujours, dans cet engagement extrême, le sentiment unitaire l’emporte sur les clivages entre les différentes composantes de la gauche. En témoignent, sur le long terme des Troisième et Quatrième Républiques, dans les élections à deux tours, la force du vote en faveur de la gauche de la gauche au premier tour, mais, au second tour, le désaveu relatif infligé à ceux qui au nom d’un radicalisme avancé ou de la tactique « classe contre classe », refusaient « la discipline républicaine ».
Les deux idées majeures qui s’entrelacent dans cet engagement politique sont d’une part l’aspiration à un « socialisme concret », municipal, coopératif, qui améliore la vie au quotidien, et d’autre part la confiance dans un avenir de progrès : ce que je fais, c’est pour nous aujourd’hui, mais c’est aussi, et peut-être surtout, pour l’avenir de nos enfants.
On s’est beaucoup interrogé sur les raisons qui ont pu amener, en une ou deux générations, les couches populaires de Provence à ne pas transmettre leur langue aux enfants, et donc à la condamner à mort. Indifférence, coercition scolaire, mimétisme social ? Peut-être. Mais la raison essentielle est sans doute ce désir de doter l’enfant du meilleur capital linguistique pour l’engager au mieux possible sur le chemin de l’avenir.
Le XIX° siècle a été illuminé par l’idée de Progrès, et par la prise en compte de ses résultats concrets.
Le XX° siècle, malgré l’accélération incroyable de ce Progrès, a été marqué par la menace effroyable de la guerre et de la crise. Certes, de la guerre naissent la reconstruction et la prospérité, laquelle apparaît alors magnifique et éternelle. Ce fut le cas de l’embellie des années d’après 1918, jusqu’à la terrible crise des années Trente. Ce fut le cas de la prospérité des Trente Glorieuses, après la Seconde Guerre mondiale, prospérité qui se prolonge maintenant d’une crise larvée ou déclarée.
Quand tout va bien, les idéologies traditionnelles peuvent structurer la vie politique. Mais quand la crise éclate, le désarroi est tel que des idéologies nouvelles viennent se présenter en défouloirs et en bouées de sauvetage.
Le fascisme en est une.
Dans la situation de crise, le conservatisme, la droite, et même la droite extrême, se raccrochent aux valeurs du passé : « avant, c’était mieux, tout fout le camp... », ou prêchent la résignation : « après l’orage vient le beau temps... ».
Par contre, le fascisme est protestataire, il s’inscrit dans le refus.
Il prétend défendre le peuple : la dimension sociale est une composante essentielle du combat fasciste.
Le fascisme prétend unir la cause nationale et la cause populaire.
Le fascisme italien a gardé le drapeau national dans sa flamme tricolore.
Le nazisme allemand a remplacé les couleurs nationales par le rouge du prolétariat, le rouge des socialistes, et il s’appelle national socialiste, nazi...
À cet égard, notre région a été un des laboratoires du fascisme français. C’est à Marseille, le Marseille des années Trente, que tout a commencé, autour du personnage de Sabiani.
Marseille qui pour les Français de l’époque était surtout le cadre des histoires de Marius et Olive, Marseille ridicule. Ou Marseille des mauvaises histoires de gangsters, Marseille Chicago... Marseille réhabilité à sa façon par Pagnol et sa trilogie : mais n’oublions pas, en ce qui concerne Pagnol, que si Marius est de 1929, Fanny de 1929 et César de 1931, Topaze est de 1928.
Or en 1929 voici que se lève un Monsieur Propre, qui veut débarrasser la cité de la corruption. Premier adjoint du Maire Flaissière, qui fut socialiste, il est en fait le patron de la ville.
Mais qui est ce purificateur ? Un petit transitaire du port, d’origine corse comme tant de Marseillais. Héroïque combattant de 1914-1918, mais révolté par le carnage, il est un des fondateurs du Parti Communiste à Marseille. C’est d’abord un élu communiste dynamique, violemment anti-droite, violemment anti-socialiste. Il prend vite ses distances avec un Parti Communiste jugé trop inféodé à Moscou, mais se dit toujours communiste, à sa façon.
Commence alors un épisode complètement occulté dans notre histoire nationale et régionale. J’ai eu bien des preuves de cette ignorance après la sortie de mon Série noire, Treize reste raide.
Il faut se demander pourquoi on a occulté le fait majeur d’une ville, la deuxième de France, dirigée par une singulière alliance : la bourgeoisie d’affaires (celle du port en première ligne), des truands (Carbone, Spirito...), des pseudo défenseurs de la classe ouvrière et des milieux populaires...
Certes, cette contradiction évidente ne pouvait tenir bien longtemps. Elle perdurera cependant jusqu’en 1944...
L’extrême droite des Ligues, des Croix de Feu, du P.P.F, qui recrutait dans la petite bourgeoisie, les milieux conservateurs déboussolés, ne fera pas de percée à Marseille.
Y domine une sorte de fascisme, « rouge » d’abord, celui de Sabiani première manière, et bientôt fascisme tricolore, avec le ralliement à Doriot.
C’est ce fascisme que la gauche unie parviendra à faire reculer au moment du Front Populaire. La revanche sera terrible entre 1940 et 1944, quand Sabiani mettra ses troupes au service du nouveau pouvoir, puis des occupants.
Quelles ont été les positions de ce fascisme à la sauce marseillaise par rapport à la xénophobie et au racisme ?
On ne peut les séparer des spécificités de l’intégration des nouveaux venus à Marseille. On le sait, cette intégration c’est faite pour beaucoup par le clanisme, que le cas des Corses illustre particulièrement : le clan est dispensateur de travail, de protection. Mais en même temps, l’intégration par le travail peut permettre un éveil à une conscience politique qui n’est pas celle du clan. L’histoire des Corses de Marseille, qui donnèrent tant à la gauche, en est encore un bon exemple.
Les Sabianistes n’ont jamais rompu avec le clanisme, au contraire. Leur politique d’embauche municipale en fut bon exemple.
Les proclamations de xénophobie anti-italiennes étaient plus que compensées par les saluts à Mussolini et les engagements concrets avec son fascisme : les tragiques épisodes accompagnant la guerre d’Espagne en témoignent.
On peut relever un antisémitisme lié à l’anticapitalisme proclamé. Mais par exemple, un chef du Service d’Ordre sabianiste était juif.
Tout ceci apparaît bien loin aujourd’hui où le racisme et la xénophobie ont d’autres cibles. Le vote pour la droite extrême ne semble pas engager une contestation réelle du système. Au point que récemment encore, la droite provençale gouvernait la Région associée au Front National... Et surtout, au-delà de ceux qui, par dégoût ou par lassitude, apportent leurs voix à l’extrême droite, c’est le désintérêt et l’abstention qui ont gagné nombre de citoyens, notamment les plus jeunes.
Impressionnés, intimidés par le discours moderniste et techniciste, la plupart des citoyens capitulent : il faut s’adapter au nouveau monde qu’on nous annonce comme inévitable. Inertes, passifs, ils renoncent à leurs droits et devoirs, et en particulier au premier : savoir refuser, savoir s’insurger... L’avenir nous dira ce qu’il en adviendra...